Carte du site

Nous écrire
Définitions Bulletin
Expositions
Entretiens
Rechercher sur le site
Écriture en délireL´Art Singulier à Saint-Jean-Aux-Bois (1)L´Art Singulier à Saint-Jean-Aux-Bois (2)Pérouges aux singuliers, le cochonFestival de Banne 2003 (A-B)Festival de Banne 2003 (B)Festival de Banne 2003 (B-C)Festival de Banne 2003 (C)Festival de Banne 2003 (D)Festival de Banne 2003 (F-K)Festival de Banne 2003 (L)Festival de Banne 2003 (L-M)Festival de Banne 2003 (M-P)Festival de Banne 2003 (P)Festival de Banne 2003 (R)Festival de Banne 2003 (S-T)Un monde de brutsPrintemps des Singuliers 2003 (A-B)Printemps des Singuliers 2003 (B-C)Printemps des Singuliers 2003 (C-J)Printemps des Singuliers 2003 (J-K)Printemps des Singuliers 2003 (L-P)Printemps des Singuliers 2003 (P-S)Printemps des Singuliers 2003 (S-V)
PRINTEMPS DES SINGULIERS 2003 (J-K)

Bernard JundSylvia KatuchevskiEska KayserJeantimir KchaoudoffKrenbolPascale KutnerNatasha KrenbolPascale Kutner

Retour haut de page BERNARD JUND

Bernard Jund étant absent, l’entretien s’est déroulé avec son épouse.

Jeanine Rivais — Votre mari réside en Bretagne, mais vu l’exotisme de ses œuvres, a-t-il fait comme Gauguin, et est-il parti aux Iles sous le Vent ? Et qui sont ces femmes, nues comme Eve, qui semblent vivre dans les arbres ?
Madame Jund — Non, pas à Tahiti. Mais il a vécu en 1977,  plusieurs semaines en Guyane française, en pleine jungle, parmi des Indiens waïapi. Il a été tellement impressionné par son séjour là-bas, que depuis lors, il peint des Indiens et l’Amazonie. Il pourrait aussi bien vivre à Paris ou à Tombouctou, qu’en Bretagne, rien ne serait changé, puisque son monde intérieur est sur les toiles.

J. R. — Cependant, il ne s’est pas complètement dispensé de civilisation puisque, si nous avons des femmes dans les arbres, il y a aussi au pied de ces arbres, des tuyaux … des tuyaux  de pétrole ?
Mme J. — Ils sont là dans une optique critique. En effet, dans l’un des tableaux, il y a ce que l’on appelle là-bas « la valise de métal », c’est-à-dire l’invasion industrielle. Et les Amazoniennes, inquiètes, ont disparu dans les arbres. Ensuite, on ne peut rien voir, sans doute parce que tout le monde est dans l’expectative. Dans le tableau suivant, un homme était venu prospecter, mais comme les problèmes de transport du pétrole étaient insolubles, il a renoncé à l’exploiter. Mais les installations sont restées derrière, à rouiller !

J. R. — Votre mari définit-il ses œuvres comme des peintures en relief ou des sculptures plates ? Et comment réalise-t-il ses reliefs ?
Mme J. — Des peintures en relief. Il place, mélangées à la peinture, des épaisseurs de sable plus ou moins fin selon le résultat qu’il veut produire. Et il termine par des couches de peinture. Il est également sculpteur, il n’a donc pas pu se résoudre à faire de la peinture plate.

J. R. — Quelques-unes ressemblent, en effet, vraiment à des sculptures.
Mme J. — Oui, et lorsque cette matière durcit, qu’il a composée pour réaliser ses dénivellements,  elle ressemble à des scories de volcan, à de la lave.

J. R. — Je trouve que ce travail est assez proche de la bande dessinée.
Mme J. — Cette série-là, en effet. Mais il ne procède pas toujours ainsi. Il peint souvent des conquistadors arrivant avec une armée. Et bien sûr, les tribus sont décimées. Il prend souvent la défense des tribus minoritaires. Des populations opprimées.  Des villages…Parfois, il peint les coutumes de là-bas, ici des hommes qui jouent avec des bâtons ; ailleurs des hommes avec des miroirs... Et souvent, il bouche une partie du paysage pour créer une impression d’isolement.
Voilà bien des années, qu’il  « cherche » ces Indiens dans les mangroves ; sachant que lorsqu’ils sont dans les arbres, vous ne les voyez pas, mais eux, vous voient !

Retour haut de page SYLVIA KATUCHEVSKI

Voici quelques années, Sylvia Katuchevski  a momentanément « quitté » ses sculptures pour réaliser une multitude d’aquarelles où de petits personnages évoluaient dans des jardins d’Eden ; où des enfants devenaient fleurs ou oiseaux… un monde idyllique, en somme, l’éternel hymne à la vie de cette artiste.

Il semble, rétrospectivement, que ces œuvres légères qui la ramenaient à deux dimensions, aient été autant d’escales où elle reprenait son souffle, regroupait ses forces, tel le vent qui soudain s’arrête avant de repartir de plus belle ! Et c’est bien ce qui s’est produit car un jour a ressurgi son incoercible envie de plonger ses mains dans la terre. Cette nouvelle démarche à la fois liée à la précédente et complètement différente, où les tonalités originelles éclatantes, ont fait place au raku comme par un besoin de revenir à des techniques originelles. Ce choix ne s’est pas opéré au hasard, mais pour la symbolique qu’il véhicule : naturel et sobriété ; détachement, intériorisation et simplicité des sentiments. Terres cuites de façon à obtenir des grès rugueux, gris et noirs avec par endroits des flamboiements rentrés de rouges sombres ou de bleus froids ; et des nuances apportées par des glaçures plombeuses, épaisses et brillantes, creusées d’infimes dépressions.

Les formes, elles aussi, ainsi que leur chronologie, sont hautement symboliques : Des galets, d’abord, qu’elle a triturés, chantournés… jusqu’à leur donner l’air d’avoir échappé au Chaos universel ! Et sur lesquels sont couchés côte à côte de petits personnages peints, aux bustes conçus en une ligne unique, expressive sans être réaliste, tandis que le bas des corps est informel, voire inexistant : les origines de l’Homme, en somme ! Et puis, par un besoin de structurer ces bouleversements cataclysmiques, l’artiste a commencé à réaliser des « plaques », aux contours raboteux certes, mais incontestablement quadrangulaires : et, dessus, elle a gravé de nouveaux personnages tronqués par des enchevêtrements de végétations ou de rocs : l’Homme se levant, émergeant des éléments pour devenir lui-même…

Retour haut de page ESKA KAYSER

Jeanine Rivais — Qu’est-ce qui vous fait dire que vous n’appartenez pas à l’Art Singulier ?
Eska Kayser — C’est parce que je fais de la peinture, je n’utilise pas des matériaux pour réaliser mes tableaux.

J. R. — Mais dans l’Art singulier, les peintres sont très nombreux ! Artiste Singulier n’est pas forcément synonyme d’artiste d’Art-Récup’. Il se trouve qu’ici cette branche est abondamment représentée. Mais de toutes façons, être artiste singulier est plus une question d’état d’esprit que de technique.
E. K. — L’état d’esprit y est peut-être, je ne sais pas ?

J. R. — Puisque vous semblez sceptique, voulez-vous me dire dans quel esprit vous travaillez ?
E. K. — Je crois que je le montre assez dans mes tableaux ! Les visages m’intéressent beaucoup.

J. R. — Vous montrez le visage, certes, mais en même temps vous le cachez. D’une façon ou d’une autre.
E. K. — C’est exact. C’est un problème que je me donne.

J. R. — Nous sommes donc dans un problème de « présence-absence » ?
E. K. — Absolument. Oui, j’entretiens une certaine ambiguïté, pourquoi, pour qui ? Le visage caché, l’est-il par une caresse ou une abrasion ?…

J. R. — Certains de vos personnages ont un « beau » visage, presque décoratif. Mais, dans le même temps, vous suscitez une sorte de répulsion parce que ce visage est complètement grêlé. Comment passez-vous de l’un à l’autre ?
E. K. — Je travaille dans le métro, quand je voyage, quand je vais au cinéma. Cela me pose une problématique. C’est peut-être pourquoi ma façon de faire est un peu saccadée. Et puis j’écoute la radio, la guerre… je subis toute cette violence. C’est pourquoi je ne fais jamais de longues séries. J’ai tous les jours des choses à dire. Une chose m’entraîne vers une autre.

J. R. — Vous ne faites que des personnages seuls, ou bien vous arrive-t-il d’en mettre plusieurs ? J’aperçois ici un visage à peine détectable, et devant un groupe qui me fait penser à des danseurs ? Est-ce ce dont il s’agit ?
E. K. — Pas tout à fait. Il s’agit d’une agression.

J. R. — Mais elle est informelle, difficilement lisible.
E. K. — Pour moi, elle ne l’est pas. Cette agression cache le visage. Celui-ci est très souvent caché, ou au contraire surmultiplié.

J. R. — Et pourquoi cette agression permanente au visage ?
E. K. — Parce que le visage témoigne que le personnage est agressé par la nuit.

J. R. — Comment concrétisez-vous la nuit ? Vous placez ce visage dans le noir ? Sommes-nous  en pleine fiction ?
E. K. — Non. Le personnage est crucifié. Je suis toujours à la limite de la fiction ! Quand le titre de l’exposition dit « inclassables », je me sens mieux dans « inclassables » que dans « singuliers ».  Singuliers, nous le sommes tous. Très gentiment, on m’a invitée, et j’ai trouvé le lieu tellement beau que j’ai voulu le partager. Mais je m’interroge…

J. R. — Sur certains tableaux, vous avez deux fois le même personnage, dans des teintes différentes : peut-on dire qu’il s’agit d’opposition, de relation manichéenne, du fameux « blanc-noir » ; « masculin-féminin » ?
E. K. — Non, il n’y a pas de relation. Je dirai plutôt qu’il s’agit de tendresse. Le tableau que vous me montrez, où deux mains enserrent un cou est construit sur une ambiguïté : Là où tout le monde voit du tragique, je vois des réactions très humoristiques. Je le sens comme cela, en tout cas…

J. R. — Mais vous avez presque supprimé le corps ? Vous passez d’une tête quasi-difforme avec un seul gros œil,  à de lourdes jambes. Est-ce pour l’empêcher de monter à l’échelle que vous avez placée à côté ?
E. K. — Non. Il est aérien. Il n’est presque plus sur terre. Pourtant, il a des pieds, d’où l’ambiguïté. Ne croyez surtout pas que j’en fasse une théorie. Je le vois plastiquement. Je ne « veux » pas représenter une idée, mais c’est ainsi que je le sens.

J. R. — Et cette façon de composer le tableau avec presque toujours une femme enceinte…
E. K. — Presque toujours. Peut-être pas forcément enceinte, mais avec un ventre proéminent, en tout cas.

J. R. — L’omniprésence du ventre est curieuse, en effet, mais le petit personnage qui sort de la tête…
E. K. — La tête est tout à fait petite par rapport à l’échelle du corps. C’est une échelle, ce corps ! En fait, contrairement à ce que vous imaginez, ce n’est pas un personnage qui en sort, c’est elle qui passe à travers les nuages, c’est comme un allongement démesuré, mais tout en ayant les pieds sur terre.

J. R. — Il me semble pourtant que ces deux pieds sont en contradiction avec cette tête : elle est toute petite et ils sont énormes. En somme, ce personnage serait comparable à l’albatros de Baudelaire… l’un empêché par ses ailes, l’autre par ses pieds…
E. K. — Vous savez, je crois que si un être peint, c’est qu’il éprouve une déchirure… Moi, je vois d’abord la plastique. J’ajoute ensuite l’idée, mais ce n’est pas elle qui m’a dirigée.

J. R. — Peut-on conclure, après ce que vous venez de développer, que, lorsque vous peignez un personnage avec une énorme bouche rageusement raturée de multiples traits rouges, il est dans une souffrance telle qu’il a perdu la parole.
E. K. — Non, c’est qu’il marque une pause, qu’il prend un temps de réflexion. Mon travail n’est pas figuratif, donc la souffrance ne peut pas apparaître. Tout ce qui m’arrive est en fait tellement irréel que ce ne peut pas être de la souffrance… Plutôt une espèce d’étonnement…

Retour haut de page JEANTIMIR KCHAOUDOFF

Jeantimir Kchaoudoff produit un petit travail très naïf, d’œuvres peintes ou de découpages très colorés, à la limite de l’Art brut. Ses personnages sont raides, conçus à partir de formes géométriques : quadrangles, triangles, etc. Tous sont des humains dont les cheveux ont pris la place du cerveau et dégoulinent de part et d’autre du visage éclairé d’immenses yeux bleu vif. Ils sont dotés de pieds d’oiseaux, aux mains traversant le corps comme sur les dessins d’enfants.

Un travail très gestuel, parfois jeté sur des fonds violemment raturés.

Retour haut de page OTHMAN KHADRAOUI

S’agit-il d’icônes ou d’ex-voto ? Un peu des deux sans doute, puisque les thèmes principaux d’Othman Khadraoui portent sur des entrées ou des sorties de villes aux portes orientales à coupoles richement ornementées, ou d’individus apparemment malades sur lesquels un personnage pratique l’imposition des mains ?

Mais il pourrait également s’agir de reliquaires, lorsque le peintre représente un personnage assis, découpé de façon à représenter à la fois l’individu et l’« autel » sans qu’il soit vraiment possible de dire s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, quitte à pencher pour la deuxième, au vu des longs cheveux et des grands yeux cernés de khôl. Elle (il ?) tient appuyé sur sa poitrine l’une des portes évoquées ci-dessus. Tandis que deux jarres humanoïdes le flanquent de part et d’autre des battants de la « porte ».

Cet artiste qui, d’après son nom, doit être maghrébin, emmène également le visiteur vers son lointain désert, peuplant ses œuvres de Bédouins et de toute une faune de scorpions, grillons, etc.

Retour haut de page NATASHA KRENBOL

Jeanine Rivais — Natasha Krenbol, depuis combien de temps travaillez-vous à ce qui ressemble fort à des bandes dessinées ?
Natasha KRENBOL — J’ai d’abord eu une vie un peu errante. Et puis, depuis une quinzaine d’années, je me suis un peu « posée » et j’ai commencé la peinture.

J. R. — Nous sommes dans le registre du pictogramme. Pour certains dessins, c’est tout à fait évident. Pour d’autres, on pourrait dire que l’esprit reste le même mais que vous les avez agrandis ? Vous abordez un second problème, celui de l’apparition-disparition ?
N.K. — J’aime bien l’idée du pictogramme, en effet. Et quant au second problème, je suis tout à fait d’accord. J’aime faire apparaître et en même temps cacher, comme pour les « timbres » que je réalise.

J.R. — Pourquoi cette volonté de faire apparaître et de cacher en même temps ?
N.K. — Il faudrait demander cela à un psy ! Mais je pense que c’est comme dans la vie. Il y a des signes que l’on voit, d’autres que l’on ne voit pas ; des choses évidentes et d’autres non ! Je travaille un peu là-dessus. Sur ce que je vois dans une flaque en prenant mon bain, etc.

J.R. — Face à chacune de vos œuvres, le spectateur a l’impression d’être devant un « vieux mur » qui serait un peu décrépi, un peu moussu… marqué par le temps, en somme, et sur lequel « quelqu’un » a posé son graffiti ?
N.K. — Oui. J’aime beaucoup ce que vous dites, parce que c’est vraiment ce que je cherche à faire. Pendant longtemps, je n’ai pas pu peindre sur des toiles préparées, vierges… J’utilisais de vieilles planches que je trouvais au hasard, des matériaux usés qui avaient déjà vécu et portaient des inscriptions, des traces…
Maintenant, c’est moi qui crée ces traces. Au début, je ne cherche à faire rien de signifiant. Je crée du chaos. Ensuite, dans ce chaos, apparaissent des personnages, des animaux… J’ai une grande proximité avec les animaux…

J.R. — Dans ce cas, pourquoi les reproduire « incomplets » ? Quand vous créez vos « humains », ils sont découpés de façon conséquente, comme si on les voyait en gros plan. Mais quand vous mettez au milieu du tableau, seulement la tête d’un animal, quel sens donnez-vous à cette façon de leur donner leur place ?
N.K. — Mais c’est ce que l’on fait souvent subir aux animaux ! Vous savez, je crée spontanément, sans trop réfléchir aux implications de ce que je fais. Je peux, de la même façon encrer différemment cent timbres. Je vais commencer à gauche et agir très librement. J’essaie de réfléchir le moins possible, laisser les choses s’installer sans motivation profonde. Il est vrai que, lorsque « arrive » un éléphant, c’est sans doute parce que j’aime le graphisme de l’éléphant…

J.R. — Vos toiles sont-elles toutes de la peinture ? Certaines donnent l’impression d’être des collages ? Pourquoi changez-vous de facture de l’une à l’autre ?
N.K. — Tout simplement parce qu’il faut varier les plaisirs. Je ne me pose aucune question sur l’effet produit. Je ne me contrôle pas du tout. Mais c’est tout de même presque toujours la même technique. Quelqu’un m’a dit un jour que je « procédais par l’extérieur ». Il est vrai que je commence la plupart du temps des contours vers le centre. Même dans ceux qui vous paraissent plus « peints », je fais d’abord le fond…

J.R. — C’est donc le fond qui détermine le personnage et non pas le personnage qui va limiter l’aspect du fond ? Vous commencez par exemple à droite, vous progressez… Et vous laissez le « vide » pour les personnages ?
N.K. — C’est cela. Je ne sais vraiment pas pourquoi ? A un moment je me suis mise à progresser de cette façon. Je crois que c’est tout un état d’esprit qui est à l’envers. Mais même dans ma vie, je fais tout à l’envers. C’est parfois assez terrible, mais je ne peux pas m’en empêcher…

J.R. — Etes-vous dyslexique ? Vous n’avez jamais eu de problèmes d’écriture à l’école ?
N.K. — Non. J’en ai eu d’autres, mais pas celui-là ! Mais je procède beaucoup à l’envers. D’ailleurs, j’ai un double de moi-même que j’appelle le « Toto Piok ». C’est une espèce d’idiot qui vit en moi, et je crois que c’est lui qui fait tout à l’envers ! Dans la vie courante, j’essaie que tout se passe bien. Mais j’ai toujours l’impression que ce Toto Piok se moque gentiment de moi, notamment en peinture où je me laisse aller complètement. Je mets les couleurs que j’aime sans souci d’harmonie. Je gratte, j’écris… tout ce qui me passe par la tête. Parfois ma fille vient, ajoute des choses, du genre « Naïma, la fille de l’artiste »… Tout cela désacralise l’œuvre, lui donne de la vie. Et tout à coup, je discerne un visage, un personnage… Cela prend parfois très longtemps, mais c’est là. Alors, je commence à faire les contours. Cela peut partir d’un œil, ressembler à une lune, mais dans mon esprit il est très clair que c’est un œil. Autour de cette apparition, je vais créer un visage, ajouter des épaules, aller jusqu’au bout…

J.R. — Et pourquoi toujours l’écriture ?
N.K. — Parce que je trouve les lettres et les chiffres très expressifs. Et que j’aime ce côté « message », « graffiti »…

J.R. — Même sur les œuvres où vous avez joué à découper vos mots comme vous jouez à découper vos personnages ? Est-ce que cela procède du même trajet qui consiste à supprimer des éléments de personnages ? Ou bien est-ce encore autre chose ? Une sorte de puzzle où le visiteur a des lambeaux d’une histoire qu’il ne peut pas reconstituer ?
N.K. — Là, vous me posez une colle. Je pense que c’est à lui à interpréter ce que j’ai mis sur le tableau. Moi, je me sens désarmée par rapport à ce que je fais. C’est pourquoi l’interprétation des autres m’intéresse, me fait aller ailleurs que là où je suis allée seule.

J.R. Parlons de vos couleurs. Vous semblez être l’artiste des demi-teintes des teintes fondues, douces, comme pour être sûre de ne rien heurter. Comme si, en fait, sur la toile tout était non pas dans le dit, ni dans le non-dit, mais dans le « demi-dit »…
N. K. — Peut-être ces couleurs ont-elles à voir avec mon état intérieur ?  Je ne sais plus qui disait que la peinture ne s’adresse pas aux yeux, mais à l’esprit.

J.R. Vous êtes autodidacte ?
N.K. — Je réponds que oui, bien qu’ayant fréquenté beaucoup d’écoles des Beaux Arts. Mais je n’ai jamais réussi à m’y intégrer. J’étais comme un Toto Piok au milieu des autres. Je me perds depuis l’enfance dans les livres, les dictionnaires où j’ai appris bien plus que dans les écoles !

Retour haut de page PASCALE KUTNER

Jeanine Rivais — Est-ce que, l’expression créatrice d’« Art-Récup’ » vous convient ?
Pascale Kutner — Oui. Parce que travaille uniquement avec des matériaux de récupération.

J. R. — Votre création est toujours en trois dimensions, mais parfois murale, d’autres fois carrément dans l’espace. Comment décidez-vous de l’une ou l’autre forme ? Et puis, pourquoi éprouvez-vous le besoin de « pendre » vos personnages ?
P. K. — Je ne sais pas. L’idée m’est venue sans que j’y ai réfléchi. Mais j’aime bien que mes tableaux n’aient pas de fond, et que le mur en tienne lieu.

J. R. — Apparemment, vous récupérez même vos papiers. Et ce sont de vieux papiers. Où les trouvez-vous ?
P. K. — En fait, je les ai récupérés à la station de métro Temple, au moment où elle a été rénovée. Malheureusement, aujourd’hui, ma réserve commence à s’épuiser.

J. R. — Je vous poserai une question qui est récurrente concernant la plupart de vos collègues récupérateurs : les objets que vous utilisez sont vieux, usés, érodés. Est-ce primordial pour vous qu’ils aient cet aspect ? Qu’est-ce que cela apporte à vos œuvres ?
P. K. — Cela apporte une vie, une âme à ces objets ; quelque chose qui me parle plus que pour des objets neufs. D’ailleurs, pour les mêmes raisons, j’aime bien les vieux meubles, j’aime bien chiner…

J. R. — Quelles sont vos réflexions intimes quand vous prenez tel objet dont vous dites qu’il a une âme et que vous le détournez pour lui en donner une autre qui n’est pas de son fait ?
P. K. — Je n’ai pas d’état d’âme. Parfois, je les trouve très beaux, mais je préfère les faire revivre à ma façon, plutôt que de les laisser oubliés dans un coin !

J. R. — Qu’entendez-vous par « les faire revivre à ma façon » ? Expliquez-nous votre démarche ? Que doivent-ils « avoir », pour que vous sentiez la nécessité de les associer ?
P. K. — Déjà je les détourne de leur utilité première.
J’accumule tout ce qui m’intéresse. Par la suite, je vais piocher dans les caisses. Je pars d’un premier élément que je trouve suggestif. Et, à partir de lui, je vais broder autour de tous les objets.

J. R. — Avez-vous une idée préalable de ce que vous allez faire ? Ou bien l’objet créé arrive-t-il au fur et à mesure de vos associations ?
P. K. — Il arrive à mesure. Au début, je n’ai pas une idée précise, mais il suffit que je me penche sur mon matériel, et tout à coup, j’ai trouvé ! A partir de là, je vais tâtonner pour continuer.

J. R. — Mais quelles que soient les associations, ce sont tous des êtres humanoïdes ?
P. K. — Oui. Sauf au début où je faisais des lampes.

J. R. — Dans ces conditions, pourquoi toujours l’Homme ?
P. K. — Je ne sais pas. À un moment, j’avais créé des animaux, tout ce qui vit, qui bouge, des oiseaux, etc. Mais il est vrai qu’il y a plus d’êtres humains.

J. R. — Il me semble que, par moments vos œuvres sont très sophistiquées. Tandis que d’autres sont d’une patine beaucoup plus primitive, plus grossière. Pourquoi l’un est-il définitivement « brodé », « niellé », et l’autre pas ?
P. K. — C’est le matériau qui prévaut. Et puis, c’est le personnage qui me guide, selon qu’il est plus habillé, que sa représentation est plus élaborée. Mais je n’ai pas de ligne définitive. J’ai besoin de beaucoup de diversité, ajouter des collages… La facture peut être très brute ou plus fine, plus raffinée.

J. R. — Voulez-vous ajouter des précisions sur votre démarche ?
P. K. — C’est un redémarrage. Il y a longtemps que je n’avais pas exposé. Quant à mon travail, j’aime me sentir libre ; que ma démarche soit très spontanée.