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CHRISTOPHE LACHIZE
Jeanine Rivais Question habituelle : Comment en êtes-vous venu à cette forme de création ?
Christophe Lachize Jai été photographe, dans une vie antérieure. Mais jétais très frustré
J. R. Vous semblez bien jeune, pour parler « de vie antérieure » !
C. L. La mienne remonte à il y a trois ou quatre ans ! La photographie ne me satisfaisait pas. Faire des tirages en noir et blanc, était agréable ; mais dune banalité et dune répétitivité incroyables. Les formats carrés, brillants, ras le bol ! Il me manquait vraiment quelque chose. Je suis donc allé piocher dans de vieux procédés photographiques. Un des premiers procédés que jaie travaillé, cest de la gomme micromatée. Cest de la gomme arabique avec des colorants. Mon cheminement a consisté à travailler autour de la terre. Mon sujet est donc larbre ; le support, de la faïence blanche, mate, très belle pour ce procédé. Les colorants que jemploie sont des oxydes de fer, rouges, noirs, des ocres, pour obtenir ce côté sépia, toujours ancien et couleur terre. Je badigeonne cette gomme sur le support que je viens de cuire. Et je pose dessus de grands négatifs que jai faits moi-même. Il me faut donc des négatifs photos. Et jexpose le tout au soleil. En fait, je les fais durcir par les UV du soleil.
J. R. Cest donc un procédé proche de la lithographie, puisque vous cachez certaines parties en mettant dessus de la couleur ; et vous laissez sécher.
C. L. Je ne connais pas la lithographie. Jappelle cela une « cuisson faite », qui durcit les parties visibles. Les parties non visibles sont toujours présentes, mais je les trempe dans leau très longtemps. Avec un pinceau, des brosses souples, je crée des effets de flous, des trames, des diffusions. Il y a donc là un réel travail plastique par rapport à la photo que je pratiquais autrefois.
J. R. Vous êtes toujours dans un monde végétal ? Et en automne à cause des couleurs sépias ?
C. L. Oui, même quand jai pris des oliviers en photos. Ils ont un feuillage très sobre et je cherche toujours à avoir le squelette darbres que je trouve intéressants parce que, comme nous, ils ont toujours de petits soucis, ils sont trop grands, trop gros, trop chauves
J. R. Et quand vous prenez des personnages humains, ce qui semble effectivement très rare, vous les choisissez dans des situations apparemment difficiles, un peu désespérées ?
C. L. Pas désespérées. Jai travaillé des positions ftales, des situations très intimes. Je les avais faites pour une exposition sur lintimité. Javais eu beaucoup de mal à mintégrer à cette exposition parce quà travailler sur le végétal, je nobtenais rien. Seul le fait de travailler sur le jardin intime a déclenché le travail.
J. R. Voulez-vous me réexpliquer comment vous faites ces effets de brume qui nous emmènent en pleine littérature du XIXe siècle ? On imagine très bien la diligence perdue dans le brouillard, avec de temps en temps un arbre que le gel fait tomber, etc.
C. L. Je ne sais pas ! Mon travail consiste en fait à isoler totalement les arbres ; mais en même temps à ne pas les rendre très nets.
J. R. Quand vous en avez plusieurs sur un même support, ce sont en fait plusieurs négatifs que vous avez collés les uns à côté des autres ?
C. L. Oui, pour obtenir des décalages. Parce que je ne voulais pas le paysage classique, côte à côte
J. R. En fait, bien quon voie un peu les limites du négatif dorigine, vous donnez limpression davoir recréé un paysage avec une perspective.
C. L. Cest sans doute ma vision de photographe qui revient. Je laisse apparents des papiers collants ; parfois, il y a plus dencadrements que de paysage
J. R. Et quand vous choisissez des fleurs seules, sont-elles, comme les carreaux de Delft, uniquement décoratives ?
C. L. Oui. Cest un travail qui me tient moins à cur que le travail sur les arbres. Mais, lorsque je les ai réalisés, je travaillais sur un nu féminin, et la fleur sy prêtait le mieux. Je fais, aussi, souvent des nus masculins au milieu des arbres.
J. R. Par endroits, vos couleurs sont beaucoup plus foncées. Est-ce pour créer par contraste, des effets de neige ?
C. L. Non. En fait, je ne maîtrise pas automatiquement leffet final. Jai une idée de ce qui va se produire, en fonction de lépaisseur de gomme micromatée que je pose sur la place. Mais le résultat dépend du soleil, de laccroche de la céramique. Il y a de multiples facteurs qui entrent en jeu et que je trouve intéressants parce quils vont définir le flou ou le tramé.
J. R. Jusquoù pouvez-vous accepter laléatoire ?
C. L. Jusquau bout, forcément. Parfois, les plaques sont fendues parce quelles ont cédé à la cuisson. Ou bien jai serré trop fort et elles sont brisées sur les côtés
J. R. Comment les faites-vous cuire ? Comme les sculptures traditionnelles ou seulement au soleil ?
C. L. Elles cuisent dans un four, bien sûr.
J. R. Nous sommes donc dans le monde de linattendu, de la surprise. De loin, nous voyons une très belle fleur, et puis en nous approchant, nous voyons que le cur est une femme couchée ou un homme dans des positions assez intimes. Comment faites-vous pour intégrer ainsi vos personnages dans la fleur ? Etait-ce une vraie fleur ? Ou laviez-vous dessinée a priori ?
C. L. Non. Tout est photographique. Cest moi qui fais toutes mes images. Jai donc photographié une fleur, puis posé le second négatif dessus pour en obtenir un seul. Il y a un petit travail informatique à ce niveau-là. Je suis moderne dans mon temps, mais sans plus.
J. R. Etes-vous, pour des raisons techniques, obligé de rester ponctuel comme vous le faites ? Ou bien pourriez-vous envisager de raconter toute une histoire ? Et dans ce cas, comment vous y prendriez-vous ?
C. L. Ma démarche, cest de créer des images qui ne seront jamais répétées. Lintimité est créée, et cest fini. Jessaie de présenter des choses différentes à chaque exposition. Je sais que je peux travailler longuement mes arbres, mais quils resteront beaucoup plus décoratifs que si je travaille sur des thèmes.
J. R. Nous sommes donc dans le monde de la décoration, plutôt que dans celui de la psychanalyse ou de la psychologie ?
C. L. Cela dépend. Je dirai que jai deux facettes. Jai mon côté « beau » car jaime la photographie, jaime les belles images, les belles photos et je ne peux pas mempêcher de les reproduire. Et à ce niveau, la réponse des gens est très forte. Par contre, quand il sagit de « mexprimer », la réponse est moindre. Pourtant, il faut que je le fasse. Mais sans heurt. Ainsi tous les travaux sur leau, sur les problèmes actuels et futurs en relation avec leau seront présentés de façon très ludique. Jai déjà traité le problème de populations disparues par manque deau où tous portaient des bottes de pluie ou des parapluies
J. R. En fait, vous détournez le problème : vous refusez dêtre militant pour être simplement ludique ?
C. L. Oui. Pour moi, cest une forme de militantisme. Mais je ne suis jamais agressif. Le procédé me paraît toujours très doux. Il faudrait quil soit criard pour être agressif, mais je nen suis pas là.
J. R. Je parle très rarement de mon travail, mais je sens entre votre travail et le mien une conformité de démarche qui mamène à lévoquer : je réalise des livres en terre dont les pages, très fines, craquent parfois. Et le jeu consiste à assumer ces cassures comme on accepte de recoller les déchirures dun vieux livre déniché dans un « vide-grenier». Or ; je vois que vous aussi acceptez les cassures. Pour vous, elles ne posent pas non plus problème ?
C. L. Non. Jaime bien utiliser ce qui mest donné. Je ne suis tout de même pas comme certaines personnes qui récupèrent tout ; mais je récupère toujours ce que je brise.
J. R. Et une fois que vous avez ainsi récupéré les bris, vous arrive-t-il de les recoller différemment pour faire un nouveau tableau ? Il me semble qualors, vous arriveriez à une sorte de non-sens qui changerait de toute cette sagesse que vous avez posée sur le mur ?
C. L. Je ne lai pas encore fait. Mais il marrive de penser que je pourrais le faire. Serais-je pour autant moins sage ?
J. R. Voulez-vous ajouter quelque chose que nous naurions pas traité, en parcourant votre travail ?
C. L. Non. Dailleurs jai parlé plus que cela ne métait jamais arrivé !
J. R. En conclurai-je que jai de la chance ?
C. L. Non, cest tout simplement que vous arrivez bien à faire parler les artistes. Et que je me suis senti en confiance.
MONIQUE LAGANIER, dite LAMO
On parle toujours de la dent qui fait mal et que lon remet de jour en jour daller faire soigner. Longtemps, la dent douloureuse de Lamo eut nom : peinture. Désirant dessiner depuis lenfance, elle a vécu comme un manque le fait de ne pouvoir sy consacrer, pour des raisons familiales, puis à cause de ses obligations professionnelles. Un jour, à bout de souffrance, elle a jeté aux oubliettes toque et tablier, troqué ses casseroles contre pinceaux et couleurs
Voilà la dent oubliée et Lamo peintre à plein temps ! Peintre ? Certes oui, mais pas seulement. Sculpteur, en même temps, dArt-Récup ; réalisant des peintures en reliefs, des sculptures plates et des sculptures tout court !
Désormais, boulimique de créer, peignant jour et nuit, elle sest lancée dans une aventure narrative mettant en scène un petit monde pittoresque, saisi sur le vif ; Un monde appartenant à son quotidien
transformé, enjolivé
jusquà tenir davantage du conte que de lhistoire banale. Progressivement, elle sest tellement impliquée dans cette relation au jour le jour, que la psychologie sest mise à y jouer un rôle capital : Peindre, par exemple, sa fille accroupie na pour Lamo, rien de dramatique, au contraire, il y a là une belle preuve damour. Mais peindre sa fille un jour où elle-même est triste, et voilà lenfant bossue
Pire, elle perd dans lesprit du peintre sa connotation filiale, devient une Nigériane sur le point dêtre lynchée, tandis que sur une uvre voisine, avance comme un raz-de-marée, la foule, avec en premier plan, une manifestante hurlant à pleins poumons. Le plus émouvant est alors cette victime, seule, recroquevillée sur elle-même, tenant entre ses mains crispées un minuscule oiseau. Et sa bosse porte désormais toute la misère du monde.
Bien sûr, ces envolées lyriques ne sont pas monnaie courante. Et même si, parfois, Lamo est entraînée au-delà de sa pensée première, en fait, elle se sent bien, surtout, quand elle « reste chez elle » ; quelle participe à La tuade du cochon
quelle réalise en buste ou en pied des portraits individuels (Clown, Fillette
) ; ou des groupes dans lesquels les protagonistes présentent un incontestable « air de famille » : nez volumineux entre des yeux ronds et perçants aux pupilles noires ; bouches minuscules, réduites à un O souvent tordu ; cheveux raides dressés sur des crânes en forme de poire ; vêtements sans âge, sans connotation sociale. Parfois, poussée peut-être par une intention fictionnelle à moins que le conte ne se mue en fable et que la morale nentre en jeu les visages sont animaliers. Lourds becs et yeux exorbités de rapaces ; mufles canins ; têtes de pandas
surmontent alors, ni embellis, ni déformés, des corps qui, eux, restent humains. Ou bien, inversement, lanecdote redevient conte avec lintervention dun monde carrément animal, comme cette télévision explosée sous laction conjuguée de chats multicolores ; comme cette basse-cour : Le poulailler à Lamo où une bande de poules tiennent salon
Car lhumour est parfois très présent, très noir, dans luvre de Lamo. Surtout lorsquelle montre les travers de ses semblables. Du marin en goguette sale et barbu, à la ménagère en robe-sac sans grâce et aux gros croquenots éculés, rapportant ses provisions dans un filet, ou au couple Salut en train de picoler, vautré dans des fauteuils
elle semble octroyer peu de sympathie, du moins peu de complaisance à cette gent marginale et improductive. Par contre, elle accorde manifestement le plus grand respect aux travailleurs, comme ce mineur avec sa pioche, où lon sent le pinceau passé et repassé pour nouer les muscles dans leffort, dire les plis du pantalon, le désarroi des yeux dans le visage noirci
Narrer, montrer, dénoncer
Ainsi Lamo avance-t-elle, dans sa facture un peu naïve. Soucieuse de dire. Trop soucieuse, peut-être car cette artiste est comme tous les créateurs qui se veulent militants : à force de vouloir refaire le monde, laction de peindre passe au second plan. Nul doute quau fil des années, elle sentira que la grande peinture na pas besoin de prouver. Quil lui suffit « être », pour « dire ». En attendant, cette uvre est éminemment sympathique, la vocation de la créatrice incontestable et il sera agréable et intéressant de la suivre.
MONIQUE LE CHAPELAIN
Lorsque échappée à la tornade qui a ravagé sa maison elle s'endort, le film passe à la couleur, et la fillette se retrouve dans les jardins remplis de fleurs du Magicien d'Oz ! Là, commence l'aventure... C'est celle de Monique Le Chapelain qui, à peine sortie de l'adolescence a fui le carcan familial et refait sa vie au gré de sa fantaisie ; une vie ornementée de jouets en peluche, de bijoux de pacotille, de somptueuses robes espagnoles... et de peinture. La peinture a été sa façon toute personnelle de remonter le temps vers l'enfance, vers un passé qui lui conviendrait, se créer une vie dans des mondes parallèles !
Des mondes, tout de même, pas si innocents qu'il y paraît ! Car la plupart de ses créatures y sont seules, statiques au milieu des fleurs. Et les rapports de force y sont évidents dès que deux « personnes » sont supposées « vivre ensemble » : la femme, déclinée sous tous les apanages de la jeunesse (gentille princesse, gente fée, belle épousée...) y mène toujours le jeu ! Dans Le mariage de Lucifer, par exemple, titre qui pourrait être emblématique de l'humour de l'artiste, la mariée a une tête de dragon, tandis que Lucifer n'est qu'un jeune homme banal, chargé de tenir le bouquet ! L'idée du couple revient souvent, d'ailleurs, dans l'oeuvre picturale de Monique Le Chapelain, présentée chaque fois sur un mode ludique et dérisoire, dans une complicité paradoxale qui fait s'épanouir Madame Chat immense au milieu des fleurs, et se réfugier Monsieur Chat minuscule en haut des arbres ; chacun chez soi, sur des toiles, reliées certes, mais différentes !
Lorsqu'elle ne marie pas ses jeunes filles, ni ne les envoie au bal bien campées sur leurs jambes-fleurs, en longues robes à crinoline, Monique Le Chapelain traite de son bestiaire ! Faune étrange, en vérité, pour laquelle l'artiste « sait » qu'il s'agit d'un dindon « parce qu'il » a une caroncule, ou d'un mammouth « parce qu'il » a une trompe ! Pourtant, le visiteur aurait plutôt cru voir un paon-biche au cou et à la queue démesurés, ou un oiseau puisqu'il a des ailes... Pour lui, le jeu consisterait donc à ne pas « reconnaître » l'animal, malgré le désir du peintre de le convaincre ! Mais qu'importe, au fond, puisqu'il se retrouve dans un univers multicolore d'animaux-fleurs en lévitation, où les végétaux sont si bien intégrés aux anatomies qu'ils sont crêtes, voiles ou ailes ; que les feuilles deviennent pattes raides, etc.
C'est que, tel le Magicien, Monique Le Chapelain voyage dans l'imaginaire, « rêve » l'oeuvre à venir, redescend sur terre et peint les feuilles ! Elles sont l'élément premier de toutes ses créations. Ce sont elles qui installent raidement la scène en un déséquilibre que contrebalanceront les êtres « vivants », oiseaux, bêtes ou gens ! Et la créatrice se lance dans sa grande débauche de coloris, surligne les pétales, ajoute des antennes « pour communiquer avec l'au-delà », des pointillés ou de minuscules carrés pour varier les effets... Bref, après avoir généré le désordre, accentué le foisonnement, elle ne s'arrête qu'une fois l'ordre rétabli, tous les éléments bien rangés, en parfaite harmonie immobile, la toile vibrante de toutes les couleurs ! Toutes les couleurs ? En fait non ; car le peintre n'en utilise que trois ou quatre par toile. Mais elle a un tel talent pour les juxtaposer, les mêler, travailler par couches monochromes séparées de petits liserés de teintes mixtes délimitant les « plages », qu'elle donne l'impression d'une palette infinie !
Alors, autodidacte, Monique Le Chapelain ? Naïve, sa peinture ? Sûrement ! Obsessionnelle ? Incontestablement ! Mais avec tant de tendresse, un caractère si primesautier, une telle joie de vivre sabordant les angoisses existentielles, que l'enchantement se renouvelle chaque fois ; que, dans son aura, le spectateur retourne à sa propre enfance, aux petits pincements de coeurs ou aux menus bonheurs liés à ses propres fantaisies animalières depuis longtemps oubliées, aux fleurs de son jardin de longue date fanées, aux fragments restés en mémoire, des contes qui l'ont naguère bercé !
JEAN-CLAUDE MELTON, dit LÉON
Jeanine Rivais Pourquoi le choix de « Léon » comme pseudonyme ?
Léon Cest très simple. Quand jétais petit, mes parents étaient marchands de chaussures ; et je faisais du sport déquipe. Si je ne sautais pas assez haut, mes camarades me disaient toujours : « Nous, on saute plus haut que toi, parce quon a des chaussures à Léon ». Or, Léon était le concurrent direct de mes parents ! Jai gardé ce surnom. Et le jour où jai eu à mettre un nom sur une toile, jai mis Léon pour mamuser.
J. R. Est-ce que, par moments, cette sorte de sobriquet na pas été exaspérante ?
L. Non, parce que, dans les petits villages, tout le monde a un surnom !
J. R. Et nétait-ce pas une façon de prendre un peu de recul par rapport à cette création, que de dire : « Je mappelle Melton, mais cest Léon qui peint » ?
L. Non. Cest plus par dérision. Au moment où la situation sest présentée, jai trouvé amusant de signer « Léon », et cest tout.
J. R. À linverse, ce nom introduit demblée un petit côté populiste dans cette création ?
L. Oui. Cest le sourire qui prime, dans mon travail. Je ne pense pas mêtre jamais pris au sérieux ! « Léon » mallait vraiment très bien.
J. R. Doù est née, par ailleurs, votre obsession de collectionner ? Et que collectionnez-vous ?
L. Je collectionne les ufs, parce que jaime bien la forme, sûrement. Au début, je peignais surtout des ocres, des monochromes ocres. Peut-être est-ce là le rapport avec luf ? Ensuite, je me suis mis à ramasser les boîtes à ufs, mais je suis incapable dexpliquer pourquoi ? Je sais à peu près pourquoi je suis venu à cette forme de création ; mais la boîte à ufs a été un pur hasard.
J. R. Et quel est cet « à peu près pourquoi » ?
L. Parce que Mario Chichorro avait réalisé un très bel uf. Je le trouvais génial, tout en sachant que je ne pourrais jamais me loffrir. La seule façon den posséder un, était donc dessayer de le faire. Jai essayé en mousse, mais jen ai tellement bavé que jai été incapable de faire un uf complet. Je me suis arrêté à la moitié ! Je lai coupé. Et javais sans doute à ce moment-là des boîtes à ufs à proximité, jen ai donc collé ensemble. Le premier uf que jai réalisé la donc été à cause de Mario.
J. R. Vous voilà alors lancé dans lutilisation de boîtes à ufs qui, par définition, sont un matériau absolument vulgaire, banal, de consommation courante. Pour en venir à des personnages multiples, protéiformes, multicolores. Toujours enfermés dans une boîte. Pourquoi ?
L. Ils ne lont pas toujours été. Jy suis venu pour protéger leur nez. Et à cause du côté pratique pour les transporter. Au départ, jai essayé de les mettre dans les boîtes seulement au moment du transport, mais il y en avait toujours un qui dépassait ! Qui ne voulait jamais rester à lintérieur de la boîte
J. R. Cest-à-dire quil y a, en fait, des subversifs ! Pourquoi sont-ils toujours entassés comme des sardines, les pauvres, alors quils sont tellement humains ? Dailleurs, certains se plaignent, ils ont tous la bouche ouverte, de façon manifestement mécontente ! Ils ne doivent donc pas être heureux !
L. Qui ne se plaint pas ? Pourquoi mes personnages ne se plaindraient-ils pas ? Jaime bien quil y ait beaucoup de monde. Jai toujours aimé être entouré de beaucoup de gens ! Je ne sais pas pratiquer un sport si nous ne sommes pas nombreux ! Si je me retrouve tout seul, cette foule me manque. Je pense quil en va de même pour mes personnages !
J. R. Quils ont donc tous linstinct grégaire ?
L. Oui, tout à fait.
J. R. Vous venez dévoquer notre monde « malheureux ». Cependant, dans le leur, tous vos individus sont très colorés ! Pourquoi sont-ils tellement éclatants de couleurs ? « Le monde coloré de Léon » est-il une manière de compensation ?
L. La couleur implique la joie de vivre. Jai essayé, mais je ne sais pas faire des choses douces. Si jinsiste, au bout dun moment je refais le tout, en remettant des couleurs plus vives. Jutilise même souvent des couleurs sortant directement du tube, sans les mélanger à dautres qui pourraient les adoucir.
J. R. Quelle que soit leur histoire, enfermés ou non, ces petits êtres sont forcément des humains ?
L. Non. Je fais aussi des animaux. Pourquoi si souvent des humains ? Parce que la boîte à ufs a déjà un « visage » qui est le point de départ. Mais je peux aussi faire des chats, des éléphants
J. R. Le contenant conditionne donc le contenu ?
L. Oui. En définitive, comme jinjecte de la mousse dans la boîte, selon le sens dans lequel elle va partir, jaurai humain ou animal. Quelle que soit mon intention de départ, si la mousse en décide autrement, je la suis
J. R. Tous, sans exception, ont, comme évoqué plus haut, la bouche grande ouverte et des yeux exorbités. Que disent-ils ? Que vous crient-ils ?
L. Je ne me suis jamais posé la question ! Il est certain que je leur laisse rarement la bouche fermée ! Je pense quils sont éberlués de voir la vie qui les entoure ! Peut-être sourient-ils ?
J. R. Non. En tout cas, leurs yeux ne sourient pas !
L. Peut-être sont-ils en train de nous héler pour que nous allions les rejoindre ?
J. R. Ils sont déjà si nombreux ! Et toujours derrière une vitre en train de regarder le spectateur. En somme, nous pensions être les regardeurs, mais nous sommes en même temps les regardés ?
L. Souvent on ma fait remarquer que javais fait des prisonniers. Mais non ! Cest nous les prisonniers. Nous sommes derrière la vitre, et ils nous regardent comme des bêtes curieuses en se demandant qui sont ces gens ! Parfois, ils regardent des pâtisseries, des scènes de notre vie
J. R. Si je considère ce mot « pâtisserie », je constate quil est à lenvers. Cela implique que je suis dans le magasin. Ils sont donc en train de me regarder manger les gâteaux ? Sils sont dans la rue, nous sommes donc dans une complète erreur de perspective ?
L. Ils regardent les gâteaux. Par gourmandise. Lune dentre eux tire même la langue, de plaisir anticipé ! Un autre essaie de chaparder un bonbon dans un bocal, ce qui est impossible puisquil est à lextérieur à la vitrine. Doù, en effet, une absence complète de perspective. Mais cela ne minquiète pas.
J. R. Venons-en aux mises en scène de certains tableaux. Dans le cas que nous venons dévoquer, nous sommes dans une situation géographique très explicite. Ce qui nest pas le cas pour tous vos tableaux.
L. Cest que là, jétais parti sur le thème des Sept Péchés capitaux. Je savais que je ferais « une gourmandise ».
J. R. Javais plutôt pensé à la connotation des vieux magasins dautrefois, avec le bocal de bonbons, des yeux exorbités, lodeur de cette vieille épicerie de campagne qui nous reste dans le nez
L. Comme le dit Renaud. Cest tout à fait cela, ces vieux magasins typés, très sympathiques, pleins de marchandises. Mais ce cadre était plus pour étayer La Gourmandise.
J. R. Parlons de La course de vélo : comment les coureurs vont-ils terminer la course, alors que larrivée est au bord de la mer ?
L. On retrouve le même problème, en effet. Je naime pas les choses plates. Si je mets le mot « Arrivée » devant, il va être à plat. Et, de toutes façons, mes coureurs narriveront pas !
J. R. Cest à ce genre de composition complètement fausse, que lon voit lhumour de votre travail. Ils nont que deux solutions : Ou le mot « Arrivée » était écrit à lendroit ; et dans ce cas, ils fonçaient droit dans la mer. Ou bien, et cest votre choix, ils vont revenir en faisant un crochet « par » la mer !
L. Voilà ! Ils sarrêtent là, ils ouvrent la bouche parce quils sont essoufflés, et on nen parle plus !
J. R. Revenons à ce matériau vulgaire quest une boîte à ufs. Vous avez peint dessus avec infiniment de minutie. On vous sent vous rapprocher du modèle, peindre le maillot à pois, les casquettes qui tombent
Quand vous procédez ainsi, est-ce que vous vous racontez une histoire ?
L. Non. Je les peins plutôt au hasard. Je fais volontairement le maillot jaune et le maillot à pois parce quils sont représentatifs dans une course. Mais après, lintérêt est davoir de la couleur.
J. R. Nous pourrions nous amuser ainsi à tour de rôle sur chacun de vos tableaux, de léquipe de basketteuses appelée « La chorale de Roanne », aux biscuits Lu, à la famille verte, à ceux qui sont derrière les barreaux cinq minutes avant les soldes
Certains ont lair tout à fait plats. Est-ce que parfois vous travaillez sur dautres matériaux que les boîtes à ufs ?
L. Non, cela ne me vient jamais à lidée. Il faut dire que je ne me pose pas de questions. Je mets ensemble mes personnages dans des situations qui peuvent être différentes, sans jamais me focaliser sur les uns plutôt que les autres. Et, pour finir, je bourre avec des petites récupérations qui me servent à faire les personnages isolés que je cale dans la mousse, deuxième constante de mes matériaux et qui me pose souvent des problèmes parce quelle nest pas obéissante ! Toutes ces étapes constituent chaque fois de grands moments de joie !
FRANCOISE LESCAUT
Jeanine Rivais Parlez-nous un peu de vous, et de votre arrivée dans le monde Singulier ?
Françoise Lescaut Jai vécu quelques années difficiles dans ma vie personnelle, où il métait devenu impossible de peindre. Mais jai repris depuis quelques mois la création, à partir dobjets de récupération de toutes sortes de matériaux, en particulier des ferrailles, des fleurs artificielles, des choses que jaime rapporter, venant de divers univers.
J. R. Est-ce que cest une présentation circonstancielle, ou bien votre présentation habituelle participe-t-elle dune sorte dautel religieux, apparemment sans que les thèmes que vous abordez le soient ?
F. L. La spiritualité mintéresse, mais je ne suis pas du tout concernée par la religion. Je procède ainsi quelquefois parce que je reconnais avoir une fascination pour cet univers, même sil me dérange par ailleurs. Je le fais aussi dans un sens un peu ironique, en utilisant des choses banales, des ferrailles sur lesquelles tout le monde marche sans les remarquer. Pour en faire, sans beaucoup de transformations, des objets « précieux ». Cela me permet aussi de montrer notre société qui gaspille, etc. Dautre part, cela me permet de mettre en évidence combien la façon de regarder quelque chose peut être importante ; le regard que lon porte sur un objet
Je mamuse un peu à réaliser des compositions très clinquantes avec des matériaux très pauvres. Mais ce nest pas systématique !
En fait, beaucoup de gens partent de petits contes
Moi non. Je suis plutôt portée par le matériau, mon oeuvre se compose peu à peu à partir dobjets qui me font des clins dil. Lhistoire se crée peu à peu delle-même. Ensuite, je mamuse sur le titre, je joue avec les mots.
J. R. Dans chaque tableau, surgit lhomme, lindividu.
F. L. Oui. Parfois aussi les animaux. Il sagit pour moi de montrer la tendresse, mais de le faire avec humour.
J. R. Nest-ce pas effectivement de lhumour, de partir des rejets de lhomme, prendre ses rebuts, ce quil naime plus, pour reconstituer une image de lui-même ?
F. L. Et ce quil y a de drôle, cest que ma démarche nest pas voulue, construite. Jai une fascination pour tout ce qui traîne. Dans la rue, les gens doivent se demander si jai trouvé une pièce
parce que je me jette avec un bonheur extraordinaire sur des babioles jetées au hasard. Nous sommes un certain nombre à procéder ainsi. Je ne sais pas si inconsciemment, notre société nous a amenés à « reconnaître » ces choses ? Ou si cest juste lobjet lui-même qui sait nous séduire ? Par exemple, je suis très attirée par la rouille. Je trouve quelle est très belle. Et il en va de même pour nombre dartistes qui ne savent pas si cest une construction psychologique qui sest installée à leur insu ; ou si cest une attitude qui sest imposée spontanément ? Tout est cohérent, finalement. Mais je ne sais pas ce qui est le plus important au départ.
J. R. Revenons à ce paradoxe évoqué au début : sur le grand diptyque, vous avez sans ambiguïté ce cur illuminé que lon voit sur toutes les images religieuses.
F. L. Oui, après coup, je lai bien vu. Mais je vous assure quil na pas été volontaire. A croire que nous sommes tous plus ou moins imprégnés de cette culture.
J. R. Il me semble également que les compositions de vos tableaux, en particulier cette jeune fille au jardin qui rappelle celles des Tapisseries aux Mille fleurs, sont très proches de celles de la Renaissance ?
F. L. Peut-être. Mais je nai pas beaucoup de culture de lhistoire de lart. Jétais à lorigine plutôt scientifique. On est sûrement imprégné de telles choses, et elles ressurgissent sans avoir été volontairement créées.
En fait, les fleurs que vous évoquez sont faites avec des boîtes à ufs écrabouillées ! Ce genre de boîtes en plastique, que je naime pas beaucoup, finit par imposer une sorte de poésie, et il ma semblé important dutiliser ici ce matériau ! Ce qui est bizarre, cest que je peux oublier des noms de personnes, des visages, mais que je sais précisément où sont entassées dans mon atelier toutes sortes de petites choses qui restent là depuis des années ! Je nai encore jamais essayé de faire un tableau avec un papier et de la couleur, parce que je suis portée par, et prisonnière de tous ces objets que jaime.
J. R. Revenons-en à cette jeune fille sortie tout droit de la Dame à la Licorne. Quand vos personnages sont faits de matériaux qui pourraient justifier de les faire grossièrement, ils sont paradoxalement infiniment précieux, sophistiqués, précis. Et quand vous les peignez, ils sont beaucoup moins ouvragés, alors que vous auriez là matière à infinie précision.
F. L. Oui. Mais cela me dérange presque dêtre trop minutieuse. Je fais tout cela spontanément, et jessaie déviter justement cette finesse. Cest une chose en moi que je ne maîtrise pas. Il y a de nombreux moments où jai voulu, justement, laisser les uvres assez brutes. A dautres moments, jaimerais faire des choses tranquilles, pas trop chargées, mais javance, javance, cela devient très chargé, presque trop à mon goût, mais je ny peux rien. Cest comme une espèce de dédoublement.
J. R. Quand vous faites des sculptures, en général, il ny a aucune mise en scène, aucune narration. Vous mettez par exemple un petit personnage tout seul au milieu dune grosse écorce qui peut être de la terre craquelée. Il est en fait hors de tout contexte, seul au milieu de rien. Par contre, dès que vous peignez, même si cest à plat, le spectateur est dans la narration : ici un bord de mer
F. L. Oui, mais pour moi, ce nest pas une histoire précise. Je suis par exemple restée tellement perplexe devant cette uvre dont je ne sais absolument pas ce quelle raconte, que je lai appelée Histoire sans paroles. Les matériaux se sont placés presque deux-mêmes. Ils constituent un univers, un conte peut-être ; mais ce nétait pas délibéré. Cest comme si on me racontait une histoire que je composerais à mesure avec des matériaux dont je disposerais !
J. R. Cependant lhistoire est évidente : nous sommes au bord de la mer. Il y a un homme sur son cheval qui promène sa dame.
F. L. Oui, mais on ne sait absolument pas ce quelle éprouve. Jaime bien que les choses puissent sinterpréter de diverses manières. En tout cas, je nai aucune interprétation.
J. R. Je crois que ce qui amène les gens à vous rattacher au domaine du conte, cest le fait quen absence de perspective, le bateau, loiseau, lhomme sont sur un même plan, et lhomme, par exemple, donne limpression dêtre à cheval sur loiseau.
F. L. Ah oui ! Je navais pas vu cela ! Cétait effectivement un bateau sur la mer. Javais une nostalgie de la mer.
J. R. Cest cette nostalgie qui vous a amenée, sur ce paravent, à une histoire de sirène ?
F. L. En fait, ce paravent a une histoire : A Dieulefit, une personne a organisé des expositions sur le thème des sirènes ; et moi qui navais jamais travaillé par thème jai participé à plusieurs. Cela ma permis de constater, alors que je vais toujours au hasard, que les contraintes vous apportent autre chose : une obligation par rapport au thème, dans une liberté de conception. Je traînais cette carcasse depuis plus de dix ans, ce nétait même pas un paravent, cétaient des planches. Jai voulu absolument faire ce paravent. Et comme cétait peu après avoir travaillé sur les sirènes, jai continué sur ma lancée.
J. R. Y a-t-il dautres aspects de votre travail que vous souhaiteriez évoquer ?
F. L. Non, sauf quau début, jai travaillé à la sculpture sur bois, la taille de bois et jai dû arrêter pour des raisons de santé. Jétais pourtant vraiment heureuse de ce travail et des résultats, et jai mis beaucoup de temps à retrouver un univers de création qui mintéressait. Par exemple, la terre que tant dartistes utilisent, nétait pas un matériau qui minspirait. Je commence seulement maintenant à prendre plaisir à travailler autrement. Mais jespère que je vais évoluer vers des choses plus zen.
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