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ROGER FERRARA
Toutes les uvres
de Roger Ferrara ont une géographie commune, un « lieu » sans définition
sociale, sans géométrie ni perspective. Là, sur le devant de la scène, se
serrent jusquà être répartis dans des compartiments différents pour
multiplier les combinaisons, jouent, prient, admirent leurs fleurs, caressent leurs animaux
des
groupes de singuliers individus. Ils ne se regardent pas, parce que tous leurs regards convergent vers
un même point situé droit devant eux. Ils « posent », dans lattitude
faussement naturelle des gens qui, face à lappareil, attendent la sortie « du
petit oiseau ». Etranges instantanés de non moins étranges figures stylisées,
intemporelles, conçues en des tailles différentes, mais toutes se ressemblant comme issues
dune même appartenance : têtes à lovale accentué, sourcils
et nez dun seul trait en V fermé, yeux lourdement fardés. Quant aux lèvres,
elles se conjuguent en trois variantes : romantiques, en trèfle à quatre feuilles ;
fendant le visage dune ligne pour y créer, selon la courbure, une expression dubitative
ou souriante, insolente ou timide ; vulgaire, « en cul de poule », pour manifester
lhorreur ou le désaccord ! Le crâne est chauve ou coiffé de bigoudis,
bicornes, chapeaux de cotillon, inénarrables calottes, voire coiffes dIndiens ou de cérémonial
aztèque
Et tout ce petit monde peint sans souci de réalisme mais incontestablement humanoïde, est
doté de corps-bouteilles généralement dotés de membres inférieurs.
Sans bras, par contre, ou alors tronqués, minuscules, soudés perpendiculairement au tronc.
Est-ce parce que leur géniteur admet quils puissent aller quelque part ; mais que,
les plaçant là, contemplatifs, il ne voit pas lutilité des bras ? Pourtant
au fil des ans, quelques-uns ont « poussé », semblent même devenus
« opérationnels » ; et leurs possesseurs les mettent à profit
pour senvoler à dos doiseau ; faire des galipettes à la queue-branche
de quelque bizarre volatile
Faut-il voir là, chez Roger Ferrara, le signe dune ère
nouvelle encore à ses prémices, ou dun désir de « liberté »
de la part de quelques trublions ? Encore que la « majorité » demeure
sans ambiguïté dans cette osmose évoquée plus haut ! Et, au fond, pourquoi
voudraient-ils sen libérer, eu égard à la grande attention que leur porte
leur concepteur ? Leurs vêtements richement ouvragés témoignent, de sa part,
dun éminent souci dornementation : pictogrammes répétitifs devenant
de fantaisistes sarabandes ; carrés coupés par des diagonales, telles les frises enfantines
qui, autrefois séparaient les jours décole ; boules empilées ; losanges ;
sinusoïdes
fleurs à profusion, fleurs-fleurs, fleurs-têtes, fleurs-papillons
et mille petits détails saugrenus et savoureux par leur naïveté : cravates-sucettes ;
bavoirs-ectoplasmes ; cerfs-volants-curs
Tout cela saccumulant, sentrecroisant,
pour donner aux uvres de Roger Ferrara, une connotation à la fois baroque, humoristique,
insolite et pleine de tendresse.
De puissante sollicitation, aussi ! Car soudain, alors que, jusque-là, il ne sétait
préoccupé que des détails racontés au long de ces « pages »
de plâtre ou de bois dont les accidents, les griffures, les couleurs douces et la texture surannée
lui rappelaient quelque vieux livre mille fois relu oublié depuis longtemps dans son grenier,
le visiteur saperçoit quil a quitté son monde ; quil est entré
dans un univers fleuri et vibrant de chants doiseaux : que sans y prendre garde, il a pénétré
dans le jardin enchanté des petits allochtones qui lavaient si fortement intrigué
Et réalise que cest LUI quils dévisagent, accourus dun même élan,
côte à côte, jouant, caressant leurs animaux
se demandant sans doute si cet
étranger apparu inopinément dans leur conte, saura y trouver un rôle ?
FABIENNE FLURY
Jeanine Rivais — Remarque traditionnelle :
Parlez-nous de vous et de votre création !
Fabienne Flury — Jhabite Saint-Just dArdèche. Voilà
à peu près cinq ans que je me suis mise à la création. Au début, jai
travaillé sur de petites choses, des bijoux, des miroirs. Jai peu à peu cherché
des matières faciles à travailler, avec lesquelles je pourrais faire des uvres plus
grandes. Jaime bien travailler avec des objets permettant une recréation. Les meubles me
convenaient donc parfaitement. Jaime beaucoup la couleur ; il est souvent difficile de marrêter !
J. R. — Quand vous me dites « je trouve des meubles de récup »,
il me semble que vous ne leur laissez pas beaucoup de chance de recommencer une vie en tant que tels.
Que vous intervenez abondamment dessus. Pourquoi ? Et la forme du meuble détermine-t-elle
la forme et limportance de votre intervention ?
F. F. — Oui, tout à fait. Il ne sagit jamais de « nimporte »
quel meuble. Mais dun objet comme le dernier que jai trouvé chez Emmaüs et qui
ma semblé très sympathique. Je lai acheté, parce que tout de suite jai
vu mentalement comment jallais intervenir dessus.
J. R. — Ce qui semble évident, de prime abord, cest que dun siège
banal, vous avez fait un « siège impossible ». Dédié « A
Guillaume ». Qui est Guillaume ?
F. F. — Voilà. Cest bien un siège sur lequel on ne
sassoit pas. Guillaume est lun de mes personnages favoris, de ma mythologie personnelle
J. R. — A propos de mythologie, justement, votre création paraît infiniment
baroque ?
F. F. — Oui. Jaime la variété, même au niveau
des formats. Ce qui me gêne le plus, cest que, dans le monde de lart, si vous faites
de petites choses, vous passez tout de suite pour un artisan. Finalement, cela ne mennuie pas trop,
mais tout de même !
J. R. — Vos créations ne semblent pas toutes complètement fantasmagoriques.
Ainsi, on imagine que votre Satyre a été travaillé de loin, comme un défi.
Par contre, sur vos miroirs, par exemple, vous êtes intervenue de façon très sophistiquée.
Ils ont été lobjet dinterventions minutieuses, attentives
Comment passez-vous
de lune à lautre attitude ?
F. F. — En fait, jai des objets tout autour de moi. Je virevolte
parmi eux. Je ne peux pas me concentrer sur une seule pièce à la fois. Je travaille sur
plusieurs en même temps. Par ailleurs sur certains, jai découvert la peinture à
lhuile ; et jétais partie pour faire tout simplement des tableaux. Et puis, jai
recouvert des parties qui ne me plaisaient pas. Jai gardé ce qui me plaisait, et jai
mêlé le tout.
J. R. — Cependant, il semble quand même y avoir un véritable paradoxe entre
ce siège où vous avez fait des vermisseaux non-signifiants et peut-être un peu rapides,
et ce travail de longue haleine, où lon vous sent penchée sur lobjet.
F. F. — Oui, mais ce siège est particulier. Je lai réalisé
lors dune exposition de rue. Il fallait créer un objet devant les gens. Jétais
arrivée avec le socle prêt parce que je travaille avec des pâtes qui demandent un
certain temps de séchage ; et je navais quà le peindre.
J. R. — Mais vous navez jamais eu envie de le reprendre pour quil soit tout entier
comme le dossier qui a été ouvragé, sur lequel vous avez même ajouté
des reliefs, collé des petits personnages ?
F. F. — Je crois que jai attendu trop longtemps pour avoir envie
de le reprendre. Et puis je lai oublié.
J. R. — Revenons à vos uvres plus petites. A vrai dire, la photo de lune
dentre elles dans le catalogue mavait fait penser à de la porcelaine de Sèvres.
Souvent, les uvres sont peintes, mais brutes. Par contre, jai aperçu de petites têtes
brillantes qui semblent être en céramique ?
F. F. — Oui. Cest de la terre et des pigments. Elles ont été
réalisées au CHS de Montfavet, parce que jétais participante à un atelier
dArt-thérapie. Cest là, dailleurs, que Camille Claudel avait été
internée. Cest dans ce lieu que jai « rencontré » la
terre. Et les pigments. Je me suis donc lancée davantage dans des recherches de couleurs.
J. R. — Ce qui est surprenant, cest laspect précieux des visages, et le
côté très brut du corps. Que vous apporte ce contraste ?
F. F. — Je nen sais rien ! Jai beaucoup travaillé
sur les visages. Dans ces uvres-là, ils sont très expressifs
Cest un
groupe, cest lempereur et sa cour.
J. R. — Dans ces uvres plus petites, vous semblez très concernée par
les formes humanoïdes ? Tandis quavec les plus grandes, on retrouve, certes, des humains,
mais ils ne sont que prétextes à être décoratifs, ils semblent moins essentiels ?
F. F. — Oui. Ce qui mintéresse, cest le personnage
qui surgit on ne sait doù. Et, à ceux qui paraissent avoir une forme humaine, il
faut que jajoute quelque chose qui rappelle quelle nest pas naturelle. Ainsi, cette
mariée, avec son chapeau et les deux étoiles
J. R. — En somme, lorsque vous placez vos uvres en gestation au milieu de nulle part,
dans une situation qui peut paraître décorative, cest à ce moment-là
que vous entrez dans le rêve et la fantasmagorie ?
F. F. — Oui, je ne prépare pas du tout ce que je vais faire. Je
me laisse aller. Jai des idées informelles au départ, mais cest en oeuvrant
que tout se passe ; que je peux changer complètement de direction. Jaccepte ou non
le résultat qui vient. Jai eu une période de noir et blanc, dautres très
colorées. En ce moment, je me mets à faire des choses plus douces, mais je sens que ce
nest pas encore moi et cela me dérange un peu.
J. R. — Revenons à ce Satyre qui a dans le ventre un petit orifice comme les statuettes
maléfiques africaines. Diriez-vous quil vous a été inspiré par ces
statuettes primitives ? Ou lavez-vous inventé seule ?
F. F. — Je suis assez inculte quant au monde de lart. Je connais
un peu lArt primitif. Mais mettre un petit personnage dans le ventre est spontané, parce
que le ventre est un lieu où passent beaucoup démotions. Comme si lon voulait
entrer par le nombril, à lintérieur de mon personnage. Jaime travailler sur
le nombril. Sur lun de mes personnages, je lai remplacé par un petit papillon.
J. R. — Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter, concernant votre création ?
F. F. — Je me rends compte combien il est difficile de parler sur son
travail. Jaurais dû y réfléchir avant votre passage
J. R. — Oui, mais jaime avoir des réactions spontanées.
F. F. — .Je me sens bien au milieu des autres exposants. Jajouterai
que je crée pour le plaisir, sans me préoccuper des « conseils »
que me donnent certaines personnes suggérant que je devrais être plus commerciale. Mais
jaime créer, ainsi, sans aucune contrainte. Ce sont beaucoup de petits bonheurs dentendre
les appréciations du public, surtout celui des enfants qui aiment beaucoup ce que je fais.
J. R. — Je crois volontiers que les enfants sintéressent à votre travail,
parce quen fait aussi bien vos miroirs où ils doivent se sembler étranges à
eux-mêmes que votre Satyre ou votre Tapir qui doivent leur faire un peu peur ne les laissent pas
sur terre. Ils les emmènent dans le monde des contes de fées.
F. F. — Oui. Et cela se retrouve dans lensemble de mon travail.
On me dit souvent : « Ah ! On dirait un miroir de fée » ou
« une maison de sorcière »
Lappréciation varie toujours
entre la princesse et la sorcière.
RENÉ GILOUX
Jeanine Rivais Lan
dernier, vous étiez absent du festival pour raisons de santé. Je me souviens duvres
exposées, toutes roses, roses, désespérément roses, des femmes à tête
de cochon, outrancièrement maquillées
Que vous avaient-elles fait, les femmes, pour
que vous les ayez représentées si désespérément laides ? Vous
voilà maintenant avec de gentilles Bretonnes en costume folklorique. Que sest-il passé
en un an ?
René Giloux Je me suis reposé.
Je me suis ressourcé dans la Bretagne profonde, avec ses Pardons et ses fêtes religieuses.
Jai pris comme thème la ville de Lorient avec son Pardon.
J. R. — On peut donc dire que vous êtes passé dune aventure vengeresse,
à une création apaisante, qui vous a rendu heureux ?
R. G. — Oui. Lorient avec son Pardon, ses marins qui partaient autrefois
à la conquête de lOrient, ses épices, etc. Jai voulu placer mon interprétation
de cette fête, dans un cadre oriental semblable à celui des Mille et une Nuits.
J. R. — Vous avez donc, pour traiter ce sujet, réalisé toute une procession
de figurines, petits personnages en costumes folkloriques, que vous présentez sur une table
Constituant ainsi, minuscule, un Pardon presque réaliste. Ensuite, vous avez stylisé vos
personnages, vous les avez presque robotisés
Peut-on dire que cette création peinte
est une parodie de celle que nous venons dévoquer, une façon de vous moquer un peu
de vous-même ?
R. G. — Oui. Cest à la fois par rapport à moi, et
un regard ironique sur le festival inter-celtique qui se déroule chaque année à
Lorient.
J. R. — Pourquoi cette volonté de dérision, puisque vous dites quà
Lorient vous avez été heureux ?
R. G. — Je ne saurais pas lexprimer.
J. R. — Venons-en aux fantasmes peints des Lorientais et des Lorientaises, et de Giloux au
milieu deux. Vous avez intitulé cette série Les Contes des mille et une Nuits. Est-ce
important que vous les ayez dessinés sur des ardoises ? Est-ce parce que cela vous ramène
au monde de lenfance ?
R. G. — Oui. Le monde de mon enfance. Jai écrit sur des ardoises
quand jétais enfant. Et ce matériau ma paru un support intéressant pour
fixer des images de ces Contes
que je lisais alors.
J. R. — Dans ces contes, quels épisodes avez-vous choisis et pourquoi ?
R. G. — Jai pris celui, central, de Shéhérazade qui
raconte son histoire pour sauver ses consoeurs et elle-même. Jai choisi également
quelques autres épisodes, comme « Ali-Baba et les quarante voleurs », « Les
voyages de Sinbad le Marin ». Et on retrouve aussi le personnage d« Aladin
et la lampe merveilleuse »
J. R. — Il me semble néanmoins quimage après image, vous en ayez censuré
lérotisme ?
R. G. — Oui. Cest en fait une évocation, sauf peut-être
concernant Shéhérazade.
J. R. — Nous sommes donc plutôt dans le domaine de lonirisme ?
R. G. — Oui, lonirisme enfantin, plutôt.
J. R. — Est-ce que cela a été facile, pour vous, de quitter ces personnages
rose bonbon qui étaient si terriblement impressionnants, et de passer à un monde du rêve,
gentil, enfantin
R. G. — Jai enterré le mot « rose »,
justement parce que je le trouvais trop noir !
J. R. — Jai bien noté, dailleurs, quil ny a pas du tout de
rose dans ce que vous proposez cette année !
R. G. — Non, absolument pas ! Jai vraiment voulu retrouver
une fraîcheur que je navais plus connue depuis longtemps. Je suis content, au vu des réactions,
dy être parvenu.
ALAIN JANICHON
Lorsque des archéologues découvrent des vestiges, ils sont parfois surpris que certaines parties supposées dures aient disparu ; tandis que dautres considérées comme fragiles aient résisté au passage du temps. Cette référence convient à Alain Janichon et lui permet daffirmer que, sous des dehors éphémères,
ses sculptures sont extrêmement solides. Doù sa conviction que « la pérennité
est un leurre » et quil lui suffit de créer, sans se soucier des implications temporelles de son oeuvre ; car il « sait » quelle témoignera longtemps de loriginalité de sa démarche.
Pour le visiteur, cependant, surgissent
certains questionnements concernant ses créatures étranges. Et, en premier lieu, la relation
paradoxale, le déséquilibre récurrent entre les têtes et les corps. En effet,
lartiste manifeste pour chaque uvre une évidente volonté de réalisme
des têtes : parfois un peu tordues, certes ; dautres fois singulièrement
arrondies, larges et épanouies ; ou au contraire étroites et dures ; enturbannées,
échevelées ou résolument chauves ; à visage doiseau ; couvertes
de signes cabalistiques à linstar des masques tribaux, etc. Mais toujours dotées
de tous les éléments faciaux et sensoriels aisément reconnaissables.
Par contre, les corps, tantôt de bois, tantôt de papiers aux aspects et duretés variables,
sont le plus souvent réduits à de simples rondins ou à des cubes. Comme si, pour
Alain Janichon, seules comptaient les fonctions cérébrales et lui indifféraient
les incidences matérielles de la vie dun individu. Comme sil lui était impossible
de concevoir une définition de ces corps : les seuls cas (et encore, à de rares exceptions
près, persiste-t-il à les priver de membres) où ses personnages ont vraiment lair
de ce quils sont, se produisent lorsque, dans des revues de mode, lartiste découpe
vestes de sport zippées, robes élégantes, justaucorps sophistiqués
car
il donne alors des reliefs à ses bustes, et les poses prises préalablement par les mannequins
créent des avancées de la poitrine, des tombés dépaules
et, subséquemment,
ses petits individus arborent un air humain gentiment conquérant
Pourtant, même lorsquils affectent cette apparence longuement élaborée, Alain Janichon
se défend les concernant, de la moindre intention. Il affirme quà chaque forme choisie,
une autre, dix autres, au gré de son humeur, aurait (ent) pu naître ! Et quil
na, pour ces choix pulsionnels, aucune explication ! Tout au plus concède-t-il un goût
pour le détournement de limage ; un contentement à donner à ses créatures,
par le truchement des découpages, par la modification des rythmes, voire le travail de la couleur,
une connotation que navait jamais voulue le photographe. Par ailleurs, contrairement à la
plupart des récupérateurs qui glanent des objets vieux et usés pour réaliser
leurs uvres, et condamnent le gaspillage et lindifférence des gens face aux objets
marquant leur époque, Alain Janichon, grand amateur de super-marchés où il trouve
les ingrédients quil va combiner, ne choisit que du neuf. Et traverse son temps sans se
soucier sil y a quelque chose de gâté dans lunivers mercantile ; sans prise
de position ni dénonciation qui lui sembleraient illusoires : Le pur plaisir de la création !
Le même refus de toute implication accompagne ses dessins dont certains sont des sculptures plates.
Du personnage (Lézard Ier) linéal, peint en blanc sur fond noir moucheté de milliers
de points également blancs, à celui en relief, chapeauté avec une sophistication
de Carnaval vénitien, Alain Janichon effectue pour chaque uvre un long travail complexe,
de passages et surcharges dencres de Chine ; de collages dobjets (pierres, capsules,
craies, papiers
) ; de lissages et froissements
Une création qui ne relève
pas de la peinture, malgré les apparences ; mais dune sorte de mise en images dindividus
proposés tantôt dans lapparat, tantôt dans la désolation.
Désolation car bien que leur auteur sen défende avec une belle virulence
certains dessins sont griffés, raturés ; avec des visages aux grands yeux hébétés.
Ils proposent alors au visiteur une évidente violence psychologique, à tout le moins un
malaise indéniable. Pourtant, Alain Janichon affirme leur sérénité ;
décrète que ces ratures défigurantes ne sont questhétiques ! Que
pour eux, il a renoncé à une démarche intellectuelle très poussée ;
à lécriture dans laquelle il était profondément impliqué. Que,
de cette création antérieure, il a gardé pour le papier le plus grand respect ;
quil est donc impensable quil puisse blesser ce matériau ou les formes quil
y dépose.
Sa sincérité ne saurait bien sûr être mise en doute ! Pas plus que la
bonne volonté et louverture desprit avec lesquelles il accepte du visiteur toutes
les interprétations ! Pourtant, ses personnages sculptés ne sont-ils pas tous bancals,
incomplets, atrophiés
ses dessins ne sont-ils pas fripés, raturés
Alors,
les êtres créés par cet artiste sont-ils heureux ? Sa démarche est-elle
résolument optimiste ? Et finalement, cela a-t-il de limportance ? À chacun de
conclure selon sa subjectivité !
ALAIN KIEFFER
Jeanine Rivais — Voulez-vous
nous parler de vous, et nous dire comment vous en êtes venu à votre forme actuelle de travail ?
Alain Kieffer — Comment en suis-je venu
à la céramique ? Jai suivi un chemin sinueux, comme beaucoup dartistes,
je crois ! En fait, je cherchais un matériau, et un jour mon amie ma offert cinq kilos
de terre. Cest ainsi que tout a commencé ! Le virus sest développé
peu à peu, avec une ligne différente des autres, en ce sens que jessaie dexploiter
le défaut.
J. R. — Quentendez-vous par là ?
A. K. — Chaque fois que jai un défaut de cuisson, ou démail ;
une incompatibilité ; jessaie de la travailler, la maîtriser, lapprofondir
et lexploiter.
J. R. — Comment ? En la provoquant sur la pièce suivante ?
A. K. — En essayant de la répéter, la travailler ;
et en essayant de lharmoniser avec dautres défauts qui sont à côté,
de manière à ce quils deviennent des qualités.
J. R. — Quest-ce que ce défaut aléatoire doit posséder pour mériter
dêtre ré-exploité et rendu « volontaire » ?
A. K. — Je dirai sa singularité. Quil devienne quelque
chose à part, quelque chose dunique ; qui va au-delà de lesthétisme
de la vie de tous les jours et de la société.
J. R. — Que doit-il présenter pour vous provoquer à tel point ? Et quest-ce
que ces caractères apportent à luvre suivante ?
A. K. — Il faut quil ait de la matière. Pour moi un émail
bullé est beau, il vit, il a des rides, des imperfections. Cest une façon dapporter
du charme ; comme sur un visage qui présente quelques défauts. Cest ce que jessaie
dapporter à mes uvres.
J. R. — Pourquoi cette obsession du poisson ? Dont certains, dailleurs, ressemblent
à des poules !
A. K. — Cela remonte en fait à ma tendre enfance, lorsque javais
6 ou 7 ans et que jai eu entre les mains Le monde du silence de Cousteau. Jai commencé
à dessiner des poissons dans mes carnets, inventer des cloches sous-marines miraculeuses, qui
permettaient de respirer sous leau. Jai dirigé mes études vers la biologie
en vue de faire de locéanographie. Mais finalement je suis « tombé »
dans la céramique. Cétait une excroissance presque logique et normale.
J. R. — Si je regarde bien vos poissons, la plupart sont des murènes ou des zancles,
cest-à-dire des poissons féroces ou extrêmement esthétiques.
A. K. — Je nessaie pas en fait de puiser dans la faune et de déformer
un poisson existant. Ce que jessaie de lui donner, cest un regard humain, et par ce biais,
un regard sur lhumanité, sur ses envies, sur les évolutions quelle est en train
de subir.
J. R. — Mais la murène est extrêmement humaine ! Souvenez-vous du livre
de Malaparte où, pendant la Seconde Guerre Mondiale, les nobles italiens nont plus rien
à manger : on leur sert lors dun banquet la murène du Musée océanographique.
Et quand ils enlèvent le couvercle du plat, ils ont limpression de manger un bébé !
Quand je vois certaines de vos uvres, en particulier lune delles qui montre ses dents,
elle me fait exactement penser à ce poisson.
A. K. — Qui sort de son petit rocher et vous surprend ?
J. R. — Oui ! Ces poissons représentent-ils seulement une recherche esthétique,
ou faut-il creuser plus loin, en fonction de ce que vous mavez expliqué ? Faut-il penser
à une morale dans votre histoire ?
A. K. — Ce nest pas une recherche esthétique. En fait,
je peux peut-être résumer ma démarche par un jeu de mots : cest une espèce
de monde entre deux zoos : la faune marine et le cercle de lhumanité. Tous ont, en
fait, une attitude, un regard, quelque chose dextrême, qui les rend presque humains. Cela
parle de la communication, de la télévision, ou de la volonté de cadrer au maximum
les gens comme dans le cas des sondages. Nous sommes donc à un moment déquation entre
ces deux poissons ennemis. Se confrontent le poisson deau tiède et laspect sexuel
des parties de poulpe en lair. Il y a là tout un travail au terme duquel je me sens profondément
poisson !
J. R. — Est-ce que vos titres sont redondants de ce que vous voulez exprimer ; sont-ils
au contraire antithétiques ; ou sont-ils des jeux de mots à propos de chaque uvre ?...
Comment les concevez-vous ?
A. K. — Ils sont différents, en fait. Ils sont le terreau de
la création. Je travaille dabord les titres par le biais dassociations didées,
du genre marabout-de-ficelle
cadavres exquis, etc. Je joue beaucoup avec les mots.
J. R. — Donc, le titre conditionne le poisson ? Et si vous narrivez pas à
concrétiser ce titre, que se passe-t-il ?
A. K. — En général, cela fonctionne bien. Je travaille
beaucoup avec laléatoire. Les mots jouent entre eux et les associations vont librement.
Les formes suivent, découlent automatiquement, simbriquent sans problème. Une fois
que le verbe a été créé, que le titre crée la petite histoire du poisson
à naître, tout coule de source.
J. R. — Tous vos poissons sont supposés être dans leau, mais tous ont
la bouche ouverte : manquent-ils doxygène ?
A. K. — Cette remarque est bien bonne ! En fait, ils sont très
diserts !
J. R. — Ils tiennent des discours ? Que disent-ils ? Et celui qui a un hameçon
dans la gueule, que dit-il ? Quil aime ou quil naime pas ?
A. K. — En fait celui-ci relève du gag. Il passe en bas de chez
moi une petite rivière, et jai imaginé mille fois quels poissons fabuleux on pourrait
sortir de leau. Celui-ci avait été « pris » lors dune
pêche ! La ficelle est en fait une sorte de fixation ludique.
J. R. — Ah ! Jai vraiment cru quil sagissait dun hameçon !
Je my suis laissée prendre !
A. K. — En fait, cest le côté ludique de ces créations !
Ce sont presque des poissons portables ! On peut les emmener avec soi dans une autre pièce,
il suffit davoir un clou à une poutre, et ils sintègrent à leur nouveau
lieu.
J. R. — Il y a donc ceux qui ont la bouche bée. Et puis, vous avez installé
un gros poisson aux nageoires inattendues et non fonctionnelles mais qui elles aussi sont toutes ouvertes.
Souffre-t-il particulièrement ?
A. K. — Il ne souffre pas du tout. En fait, il représente la
volonté de cloisonner les choses, cloisonner les gens. Il est le « poisson moyen »,
cest-à-dire un poisson deau tiède, ni chaud, ni froid, ni brûlant. Cest
une maman poisson, qui a deux enfants et demi, donc la maman moyenne. Cest pourquoi je lai
appelée La fièvre des sondages. Cest la cible à abattre !
J. R. — Et les trous sont les impacts ?
A. K. — Non ! Il ny a jamais de violence dans mon monde.
Cest la cible marketing à abattre !
J. R. — Parlant de marketing, jen vois certains avec une antenne de télévision
Est-ce que votre travail se veut militant, dénonciateur de notre civilisation ? Et dans ce
cas, comment procédez-vous ?
A. K. — Militant, oui et non. Les choses sont simples : si on fait
un mixage entre la médiatisation et laquarium, cela devient un médiaquarium. Et le
médiaquarium a des choses à dire. Et si on va fouiller dans les profondeurs de lécran
télévisé, on trouve un poème de Baudelaire qui dit que « limportant
cest livresse, que ce soit livresse de lalcool ou de la poésie ».
Limportant cest dêtre ivre. On peut penser que ce sont des messages subliminaux
J. R. — Qui arrivent tout droit du cosmos
A. K. — Exactement ! En tout cas, ce message pour moi, cest
la parole divine !
J. R. — Je vois que vous maniez lhumour avec une grande habitude ! Dans quel état
desprit travaillez-vous en fait ?
A. K. — Cest une façon de jouer, tout simplement !
Je ne saurais pas expliquer davantage ma démarche !
J. R. — Vous avez donc concrétisé vos petits dessins plats de lenfance,
et vous vous êtes bien amusé depuis tout ce temps ?
A. K. — Oui ! En définitive, je nai pas la prétention
daller scier des barreaux avec des scies bien aiguisées !
J. R. — Je croyais que vous alliez dire « avec les scies de mes poissons » !
A. K. — Bonne idée ! Il va falloir que je fasse un poisson-scie !
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