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ROBERT DESNOUX
Jeanine Rivais — Comment
définissez-vous votre travail ? Diriez-vous que ce sont des peintures en relief, ou des sculptures
plates ?
Robert Desnoux — Ni lun ni lautre, en fait. Picasso disait :
« Si je peins, cest que je ne peux pas te parler ». Jai bien compris
cette idée. Et cest mon cas. Dautant que vous me prenez à froid, que je nai
pas eu le temps dy penser ! Que pensez-vous des titres de mes tableaux ?
J. R. — Si je les ai bien compris, vous tenez absolument à faire une uvre militante ?
Au moins de dénonciation de notre monde contemporain ?
R. D. — Voilà. Si je fais de la peinture, ce nest pas pour
décorer, faire joli, utiliser à tout prix certains objets. Cest pour dénoncer
à tout prix.
J. R. — Il me semble que dans votre façon dexprimer cette volonté, vous
navez sur vos supports verticaux, que des personnages de profil.
R. D. — Non, certains sont de face.
J. R. — Pas vraiment, car le regard est toujours latéral.
R. D. — En effet, oui. Celui-ci sintitule « Doù
vient ce vent dans nos veines ? »
J. R. — Expliquez-moi ce titre. Doù vous vient une telle idée ?
R. D. — De moi, bien sûr ! Cest le vent qui pousse mes
deux personnages, lhomme et la femme, à se regarder.
J. R. — Quand vous dites « le vent », faut-il le considérer
symboliquement ? Dans ce cas, nest-ce pas un peu désespéré, de supposer
que si un élément extérieur nintervenait pas, ils ne se regarderaient pas ?
R. D. — Oui, ces mots sont bien sûr à prendre symboliquement.
Et cest vraiment désespéré. Mais, à supposer quil ny ait
aucun élément extérieur, ils se regarderaient forcément, parce que cest
le vent qui vient de lintérieur deux-mêmes.
Jai beaucoup de mal à parler de mon travail
J. R. — Regardons ensemble loeuvre qui est devant nous, qui me semble moins tracassée
dans la mesure où les personnages semblent plus
R. D. — Carnavalesques ?
J. R. — Non. Ce qui vous fait dire carnavalesques, cest lexistence des masques ?
Moi je pensais « plus épanouis » ?
R. D. — Ces masques symbolisent tous les gens qui sont isolés,
différents
Cest cette différence que je veux expliquer. Le titre en est « Et
cest du vent qui les aveugle ». Je veux montrer comment nous vivons tous dans des milieux
aveugles, avec des gens qui ne se regardent pas, qui nacceptent pas les différences. En
réalité, cela va plus loin
J. R. — Vous parlez de différence. Est-ce ce qui vous fait désorganiser complètement
vos personnages ? Je ne veux pas dire que vous auriez dû les faire réalistes ;
mais quils sont complètement disproportionnés. Lun a une tête bien épanouie
et un corps « taillé à coups de serpe » ; des bras immenses
supportent une autre tête ; un autre
R. D. — Nous avons là tout le jeu de la peinture : pour quune
chose soit grande, il faut en mettre une petite à côté. Il ny a pas que lidée
dans ma peinture. Des idées, on peut en avoir tous les matins en allant aux toilettes. Ce nest
pas le problème. Après, il faut que ce « soit » de la peinture, que
« ça marche », que ça se déchaîne, que les mises en
scène correspondent. Que tout soit en accord, léchelle, la mise en page, la lumière,
le mouvement
J. R. — Si je considère les deux douelles que vous avez mises côte à
côte, sur lesquelles sont placés ces deux personnages inspirés par le vent, il me
semble que ce tableau comporte le personnage dans le personnage, dans
de haut en bas ou de bas
en haut. Soit il jaillit, soit il retombe
Ceci dit, ils semblent complètement interdépendants.
Chacun semble être une sangsue sur le corps de lautre
R. D. — Oui, bien sûr. Puisque cest un homme et une femme
J. R. — Quand vous procédez ainsi, est-ce que vous choisissez le format pour vous
imposer une certaine rigidité ?
R. D. — Oui. Et en fonction du format, je peins ce quil faut. Cest
le format qui simpose.
J. R. — Donc, la forme prime le fond.
R. D. — Le format dirige, comme on dirige la composition. Dans lesprit,
non ; mais picturalement, cest sûr. Après, lesprit, cest autre chose.
Pour en revenir à lui, je veux redire quil sagit bien pour moi de dénoncer.
Pour moi, cest la fonction de la peinture.
J. R. — Il est évident que vous êtes peintre. Mais par moments, il me semble
vous avez cité Picasso, tout à lheure, ce nest pas innocent- que souvent
vos compositions ressemblent à certaines des siennes. Est-ce parce que vous avez besoin dun
référent ?
R. D. — Non. Le problème nest pas là. Cest comme
pour les Grottes de Lascaux ou dAltamira, de tout le Haut Moyen Age, où le problème
a été le même, jusquà Picasso. Le problème tient à la
façon de sexprimer en fonction du contexte social, économique, etc. Pour lhomme
préhistorique, comment proposer ses fresques sur des parois
Picasso sest heurté
au même problème, et la résolu de la même façon. Avec une écriture
différente. Et je suis à mon tour confronté au même problème. Jai
été lélève de Bertol aux Beaux-arts, de Roger Blin en composition et
Etienne-Martin en sculpture. Ces hommes mont montré cette continuité qui doit exister
dans les éléments dune création. Jai la même préoccupation
queux. Le reste ne mintéresse pas.
J. R. — Justement, puisque vos uvres sont tellement structurées, (allant même
parfois en trois dimensions, même si elles sont relativement plates), je voulais vous demander
si vous êtes également sculpteur ?
R. D. — Elles ne sont pas plates. Et il est un élément que
jai oublié, cest lespace. Mes uvres tournent dans lespace.
J. R. — Ce que jentends par « plates » cest un découpage
sur un fond. Et limpression de relief vient de la peinture
R. D. — Oui. La relation entre la couleur et la forme.
J. R. — Vous mavez parlé dun toit que vous venez de couvrir, de travaux
que vous avez effectués récemment, qui sont peut-être agréables, bien que
pénibles ; mais en même temps très formateurs. Ny a-t-il pas, par
ces ajouts dobjets du quotidien, (et cette question nest nullement péjorative), un
côté tâcheron dans votre création ? Toutes ces besognes ninterfèrent-elles
pas avec votre création ? Sont-elles à lorigine de votre côté militant ?
R. D. — Oui, en partie. Jai fait mes études à Paris.
Jy ai fait quelques expositions. Puis jai tout laissé tomber là-bas, et je
suis revenu dans la région voici quatre ans. Depuis, je peux me colleter à nimporte
quels travaux. Cest un choix de vie que jai fait.
DICAN SKI
Jeanine Rivais Voilà
un drôle de pseudonyme. Pouvez-vous lexpliquer ?
Dican Ski Cest en effet Dican Ski comme le ski. En fait,
cest Dican où le C est entouré dun petit rond comme dans « copy-right » !
Cela symbolise mon attachement à limprimerie, aux caractères graphiques qui sont
une partie de ma personnalité.
J. R. — Parlez-nous maintenant de votre création. Avez-vous toujours peint ce monde
un peu christique, orthodoxe ?
D. S. — Non. Jai toujours dessiné et fait de la musique.
Pour moi, cest la même écriture. Jai commencé à peindre des choses
fantastiques, avant les Beaux-arts. Puis jy suis entré et jai appris à dessiner.
Je suis parti dans des collages
La thématique spirituelle varie un peu selon les années
J. R. — Quand vous changez de sujet comme vous semblez le suggérer, comment en revenez-vous
toujours à une thématique aussi éminemment connotée ?
D. S. — Jai commencé à percer dans les années
80 où je faisais partie de la Figuration libre qui est toujours anecdotique. Ce sont des peintures
de rues, des petits Mickeys, de lhumour
Jai voulu faire quelque chose de plus solennel.
Il y avait longtemps que javais envie de travailler sur le thème des icônes. Jai
donc réactualisé licône, en lui enlevant son caractère un peu trop grave
et en mettant une touche de douceur : les fonds sont donc très chargés ; et ces visages
iconiques sont un peu des havres de paix dans le tumulte.
J. R. — Ce faisant, vous nêtes pas dans le monde rutilant des iconostases. Mais
dans celui des icônes familiales, longtemps touchées, usées, dont il ne subsiste
parfois que des fragments
Licône humble, celle des petites gens
D. S. — Oui. En même temps, je suis fasciné par le temps
qui passe. Jai donc voulu introduire cette idée : ce sont alors les fresques, Pompéi,
les sarcophages, les peintures murales cubaines qui seffritent le long des rues
J. R. — Il y a cependant plusieurs aspects dans votre travail : Si nous considérons
les quatre saints que vous intitulez « Artfund of Palma »
D. S. — Ah oui, ce sont de fausses affiches. Cest un clin dil
portant sur de faux lieux avec de faux noms. Je trouve cette démarche amusante.
J. R. — Mais dans ce cas, si vous voulez être un peu ironique, étiez-vous « obligé »
de mettre des saints ? Il me semble que le titre est paradoxal par rapport à limage ?
D. S. — Oui, mais nous sommes des humains, avec des côtés
sérieux et des côtés « fun ». Jaime mettre une touche
ironique, mais sans que ce soit lessentiel de luvre. Il sagit de désacraliser
un peu le côté spirituel. Je trouve que cela est trop sérieux, et si on rend le sentiment
trop sérieux, il perd de son sens, il perd en humanité.
J. R. — Ces croix que vous avez peintes sont des croix coptes ?
D. S. — Non. En fait, ce sont évidemment des croix, mais je préfère
parler du signe « plus ». La croix est connotée, il y a dans son symbole
trop de souffrance. Et ce nest pas ce qui mintéresse. Je préfère donc
parler de « plus » et de choses positives.
J. R. — Mais sur ce « plus » que vous voulez positif, vous avez peint
des personnages aux visages gravissimes. La plupart sont même déjà à moitié
délités. Si nous sommes dans la lutte « contre » le passage du temps,
lévidence est absente.
D. S. — Une petite fille est passée, lautre jour, et elle
a dit à sa maman : « Maman, ce sont des choses qui ont été trouvées
dans les Ecuries ». Comme si cétaient des reliques qui aient été
trouvées sur place ! Cette réflexion ma semblé super, parce que cest
exactement ce que jaimerais faire transparaître ! Des objets du passé revisités.
Des objets étranges, en fait.
J. R. — Jen reviens à la notion de croix, parce que je suis persuadée
que pas une personne sur mille ne va y voir un « plus ». Je crois que, comme moi,
tout le monde va tomber dans le panneau ! Ny avait-il pas dautres signes possibles ?
Nauriez-vous pas pu être inventif, et en intégrer dautres ?
D. S. — Si. Mais je dirai que la croix est la première forme avant
de passer à dautres signes. Rien ne mempêchera un jour de remonter les parties
centrales de la croix ; ou de les descendre
En fait, la croix est le basique.
J. R. — Il me semble y avoir un contraste saisissant entre les fonds qui sont faits à grands coups de pinceau chargé de peinture aux couleurs mélangées lancées
de façon très gestuelle sur le support ; et un véritable travail dorfèvre
niellant son personnage sur ce fond un peu brut. Pourquoi ce contraste ?
D. S. — Parce que jaime en fait tous ces aspects, et que je narrive
pas à me décider à faire lun plutôt que lautre. Jaimerais
faire des choses très abstraites ; mais en même temps je suis très attiré
par la figuration. Je fais donc une sorte de mixage.
J. R. — Mais tout de même nest-ce pas un manque de logique, voire de rigueur,
de dire « je lutte contre cette notion christique » ; et de ne peindre que
des saints et des croix ?
D. S. — Mais je ne lutte absolument pas contre la notion christique !
Ce nest ni du prosélytisme, ni une quelconque absence de rigueur. En fait, nous vivons une
époque assez rude, qui pourrait être représentée par ces jets de peinture.
Nous cherchons tous un havre de paix, et ces petites images de Christs dailleurs, on peut
y voir des Christs, mais ce pourrait aussi bien être Montesquieu ou je ne sais qui- pourraient
les représenter. Il y a une relation avec la Renaissance qui nest peut-être pas encore
très aboutie
J. R. — Jallais y venir parce que certains de vos jaunes sont presque dorés,
et évoquent les bas-reliefs de la fin du Moyen Age, les saints avec leurs auréoles, etc.
En même temps, tout est sur un même plan, sans perspective, sans aucune mise en scène.
Tout se passe comme si vous aviez posé ici ou là, de façon très aléatoire
(mais au fait, est-ce bien aléatoire ?) un personnage.
D. S. — Oui. Jaime bien la magie. Je ne réfléchis
pas à lavance. Tout se construit à mesure. Cela se fait toujours dans lurgence,
car je ne quitte jamais un travail commencé. Je ne le reporte jamais au lendemain. Il est vrai
que je ne cherche pas la profondeur, même si sur certaines uvres elle est plus visible. Sans
doute est-ce mon passé dartiste darts appliqués qui fait que je ne cherche
aucune perspective ?
J. R. — Mais quand, ailleurs, vous créez une scène, que vos uvres se
présentent comme des pulsions jetées sur la toile à un moment où quelque
chose vous a tracassé, certaines ramènent malgré tout, en filigrane, le spectateur
à une temporalité : lune lui suggère en fond un château, une autre Saint-Martin
partageant son manteau, etc. Il semble qualors, vous lui imposiez beaucoup plus ; quil
soit obligé de prolonger votre « dit » avec sa propre culture et son propre
imaginaire, certes, mais sans avoir la possibilité dajouter quelque chose?
D. S. — Oui. Et cela est très important. Ce sont deux techniques
bien différentes. Et qui sexpliquent par le fait que je nai pas datelier. En
fonction du temps, je travaille à lintérieur ou à lextérieur.
Lété je travaille au bitume de Judée pour avoir ce noir avec lequel je peux
obtenir des nuances que jaime beaucoup, dans une thématique un peu hispanisante. Et lhiver,
ce sont des travaux dimpression. Doù cette ambiguïté. Mais pour moi, il
y a assurément une continuité, seuls changent les matériaux. Et puis, jai
des racines très chrétiennes, jai été enfant de chur. Linfluence
a été forte. Et, actuellement, avec tous les problèmes internationaux, il me semble
intéressant de montrer nos racines dune part, de lautre ce contexte de guerres de
religions qui na rien danodin !
J. R. — Je continue de penser que votre uvre se situe vraiment dans le monde de la
spiritualité, pas dans le monde du quotidien. Quil ny a aucun hiatus entre ce que
vous peignez et la réalité des vieilles églises où les murs se dégradent
du fait de lhumidité
D. S. — Oui. En fait, je ne maîtrise pas tellement toutes ces idées.
Cest le spectateur qui fait lhistoire. Simplement, jenlève la symbolique « ennuyeuse »,
le rite. Je ne donne ni clef ni solution. À chacun de faire son histoire.
En ce moment, plutôt que la peinture, je fais beaucoup de collages, mais sans papier et sans colle,
des sortes de décalcomanies où comme lorsque nous étions enfant, il manquait toujours
un petit coin. Une sorte dattraction, de Pop Art, de choses brutes. Je mennuie assez vite
dans une « seule chapelle ». Jaime mener plusieurs idées à
la fois.
JEAN-LUC DIDIER
Jean-Luc Didier na ni un esprit
simple, ni un cur léger ! En attestent ses « assemblages peints »
chargés de psychologie, qui révèlent son mal-être existentiel ; son intérêt
angoissé pour autrui et les aléas de son environnement ; et sa volonté dêtre
le révélateur de la beauté dans une nature où, pour lui, « tout
est vivant ».
Toutes ces préoccupations se retrouvent dans ses uvres, lourdes compositions élaborées
sur fonds lépreux de couleurs appliquées en couches épaisses, ou au contraire avec
un pinceau sec, regrattées pour laisser apparaître les accidents du bois
Le tout,
dans ce quil est habituel dappeler des « couleurs malades », violines
éteintes ; gris mêlés de verts et de jaunes qui en altèrent les nuances ;
noirs frottés sur les arêtes des reliefs
Parfois, il ajoute des ponctuations de rouges
incertains, de noirs et de jaunes appuyés du bout du pinceau déformé, aux contours
irréguliers, comme effacés, érodés par le temps
Lartiste ne devient
lyrique que sil « décrit » un élément de la nature :
ce sont alors de belles teintes de gris rosés incrustés dempreintes de feuilles,
comme ces minéraux fossilisés où apparaissent les traces de végétaux
ou danimaux antédiluviens.
Car Jean-Luc Didier a le plus grand respect pour ces « témoins », ces réminiscences
passéistes de vies depuis longtemps éteintes. Ainsi, dans luvre intitulée
Je gambade, le « personnage » central sans doute un « mouton »-
semi-dressé sur fond de cratère lunaire, ressemble-t-il à un ptérodactyle
à lencéphale énorme et aux pattes asymétriques
réalisé
avec une racine torse dont lécorce bosselée constitue le pelage brun foncé,
tandis quun nud du bois « arrive » opportunément pour figurer
un il latéral, et une nervure courbe pour circonscrire une oreille
et que, plus fines,
les radicelles constituent une toison hirsute.
Le naturel dont témoignent cet animal et les créatures peuplant les autres tableaux « affirme »
que l « il » de lartiste dArt-Récup est capable
de discerner, parmi les mille branchages épars dans une forêt ; ou parmi les
galets dune grève, voire les détritus dune décharge, celui qui est parfait
pour le sujet qui le hante. Et quil entretient avec chaque trouvaille, un puissant rapport affectif
Cependant, il serait « impossible » à Jean-Luc Didier de réaliser
une uvre idéalement esthétique où chaque élément serait le prolongement
évident du précédent. Il lui faut, pour assouvir ses angoisses, générer
des heurts, des oppositions, des antithèses, voire des paradoxes : dans cette logique négative,
les pattes de lanimal, de Je gambade, semblent « étrangères »
à la merveille naturelle évoquée plus haut, raides et grossièrement équarries,
« anormales », en somme ! Pour les mêmes raisons, chacune des uvres
de ce créateur présente semblable mal-gestation, quil sagisse des ramures tourmentées
au-dessus dun corps massif de Légende
ou, Dans la forêt, du groin aplati de
lindividu par opposition à lénormité du crâne (de putois ou de
renard ?) aux dents acérées irrégulières
ou encore, dans Le baiser,
limpossibilité de déterminer si les « bras » qui entourent
les deux (galets) amoureux serrés lun contre lautre, sont de protection ou demprisonnement
ou surtout, concernant cette Mademoiselle (qui) nest pas très jolie, le petit non plus,
le scénario plus socialement engagé et le plus « lourd » psychologiquement,
où la mère a la tête cabossée, et les deux yeux étrécis
vides de globes oculaires ; tandis que « le petit » est manifestement cul-de-jatte
et dépourvu de bras, etc.
Duvre en uvre, le visiteur avance, perplexe, sans avoir jamais la certitude de détenir
la bonne clef ; sans que les titres dont limportance semble évidente lui permettent
de comprendre pourquoi un tableau sintitule La grosse tête en bois, attirant donc
le regard sur cette partie, alors quil sagit dune parturiente en train, à lévidence,
daccoucher dans la douleur ; ou quavec Des pierres plein la tête soit proposé
un Christ grêlé de mille trous (à moins que, dans ce cas, lartiste ait voulu
un décalage et quil ait peint le Christ après quil ait été lapidé ?)
Progressivement, ce visiteur prend conscience de la profondeur des interrogations de Jean-Luc Didier ;
de sa difficulté à trouver un équilibre dans le monde et de sy installer ;
de lâpreté avec laquelle, comme tant dautres créateurs dArt-Récup,
il fouit les objets communs, vulgaires ou banals pour en tirer la quintessence, découvrir, comprendre
comment ils ont été pour dautres (qui les ont aimés puis rejetés) des
générateurs dharmonie ; comment ils ont, dans certains lieux participé
dune grande beauté ; comment les stigmates dont tous sont désormais porteurs
peuvent être rassurants
Alors, surgit peut-être (toujours « peut-être,
dans ces supputations !) en lui une lueur despoir : à force de les unir et de
tenter de les réconcilier ; à force dengranger ce quils lui donnent ou
lui affirment
peut-être trouvera-t-il quelque repos, et qui sait, lâge venant,
enfin sa place bien définie, un peu de sérénité et doptimisme ?
En attendant, cette uvre noire, puissante et provocatrice, porteuse de si « sombres
dedans » perturbateurs et énigmatiques, est à voir absolument.
PEPE DOÑATE
Jeanine Rivais — Voulez-vous
nous dire quelques mots pour vous situer, expliquer comment vous en êtes venu à cette forme
dart ?
Pepe Doñate — Mon art est une continuation de lExpressionnisme
espagnol. Jaime beaucoup tous les peintres de notre histoire, comme Goya ou plus près de
nous Saura. Dune certaine manière, jai intuitivement mélangé tous leurs
styles, en y ajoutant celui de lArt rupestre. Jaime beaucoup retrouver tous les arts primitifs.
J. R. — Mais par rapport à lArt primitif qui était extrêmement
plat, votre peinture est un travail sur la matière, avec une profondeur.
P. D. — Mais lartiste primitif dans la grotte avait une parfaite
utilisation de la matière, des formes, de la pierre quil a employée pour donner corps
à ses créations !
J. R. — Bien sûr, mais lui exploitait lélément naturel sur lequel
il appuyait sa peinture, tandis que vous, vous créez ce fond. La première évidence
dans votre uvre est que vous êtes « un matiériste » ?
P. D. — Oui. Mais jutilise esthétiquement lArt primitif
avec absolument les mêmes scènes, les mêmes « ressentis » ;
parce que les formes me donnent ce que je veux : les animaux qui se retrouvent dans mon uvre
sont pour moi immuables, une sorte de mur sur lequel appuyer ma vision du futur. Les animaux ne sont
pas pour moi une question positive. Au contraire, ils sont complètement négatifs par rapport
à ma vision positive. Je nai une vision optimiste ni de moi ni du futur.
J. R. — Vous voulez dire que ce que vous avez voulu montrer, cest la violence entre
les animaux qui symboliseraient les hommes ?
P. D. — Oui, bien sûr. Cest même très évident.
Jai voulu reconquérir les mystères de la Création. Je suis athée, je
ne crois pas en Dieu. Mais mythologiquement, peut-être Dieu a-t-il fait la Création.
Ce serait là ma vision optimiste. Ma pierre, dans cette composition est couleur de mort, de la
matière en décomposition, etc.
J. R. — Ce qui me semble tout à fait impressionnant, cest, jy reviens,
votre travail sur la matière, le temps que vous devez passer en jouant des surimpressions... Et
le paradoxe : ce travail, dont vous dites quil est très noir, très pessimiste,
lest effectivement du fait des couleurs morbides. Néanmoins, lensemble génère
une impression de vie : votre Dieu peut être un soleil que lon retrouve de façon
récurrente sur vos toiles. Vos animaux (qui ressemblent à des mouflons, bien que vous affirmiez
quil ne peut sagir danimaux réels) bondissent en même temps ; et
cohabitent avec ce qui ressemble fort à des chiens. Certes, vous avez placé un cadavre
dans le coin. Mais le cadavre fait partie de la vie. Et, autre paradoxe que je trouve remarquable, cest
quavec ces animaux aux statures extrêmement raides, vous placiez les pattes de telle façon
que le spectateur a là encore une impression de mouvement.
P. D. — Peut-être, oui. Il est vrai que jaime la matière.
Elle mintéresse par ses vibrations. Parce quil est très difficile dans ma culture
de trouver une limite concrète. Comme dans la nature où il est impossible de trouver des
délimitations. De même ny a-t-il pas de délimitation entre la vérité
et laventure. Toute chose est une part de son contraire. Vous avez raison, en cherchant à
démontrer que, malgré ce que je viens de dire, il se produit dans mes uvres une sorte
de vibration de la matière.
J. R. — Il semble, et cest assez surprenant, que vous ayez deux parties dans cette
création : Certains tableaux que lon pourrait en effet rapprocher des peintures rupestres
à cause de la violence et de labsence de complicité entre les personnages. Et puis,
une autre partie, où votre personnage duel est partagé de façon très symétrique
par une colonne vertébrale évidente ; qui est un peu poisson du fait de ses bras-nageoires,
un peu homme parce quil en a la tête ; un peu animal parce quil a en même
temps des griffes. Vous avez fait là un travail extrêmement sophistiqué, précis,
plus « narratif » que le précédent.
P. D. — Sans doute. Vous avez raison. Avec le taureau, cest autre
chose. Mais vous pouvez voir que la délimitation de lêtre nest pas très
concrète. Il faut lui donner cette espèce de vibration de vie, même de légende.
Ainsi, pour ce corps que lon voit, il sagit des couleurs de larène, du sang,
de la course de taureaux. Sol y sombre. Le taureau, cest la vie, cest la mort. Le taureau,
cest le masque, mais cest aussi la femme. Le torero, cest le tueur, mais cest
aussi parfois le tué. La course de taureau est un champ dexpérimentation absolument
fantastique. Jaime beaucoup la corrida, malgré la cruauté des scènes. Cest
pour moi une contradiction car dans les courses de taureaux, jaime voir la cruauté.
Cest une recréation des Parques de la Mythologie. Mais au lieu de couper la vie avec des
ciseaux, je le fais avec une allumette et lhomme a lair absolument débile.
J. R. — Je voudrais revenir sur laspect sexuel de votre travail. Alors que sur certaines
uvres, vous dessinez souvent des scènes de copulation ; sur dautres, chaque personnage
est seul. Cependant, si on le regarde, il donne limpression dêtre en fait hermaphrodite
Davoir, en évidence, deux sexes.
P. D. — Non. Ce nest pas un sexe, cest un enfant en train
de naître. Ce nest pas une allusion sexuelle, cest seulement laspect fort de
la vie. Je pense que si Dieu existe, cest la Femme. Et alors, la vie est aussi la mort.
J. R. — Vous êtes de nouveau, avec cette naissance, dans un paradoxe : vous dites
quil sagit dun homme. Or, il a tous les attributs de la femme. Que vous le vouliez
ou non, cest un sexe. Or, ce sexe est en évidence pour montrer lextrême jouissance
que prend ce personnage à en torturer un autre tout petit
P. D. — Non, pas par là ! Cest une interprétation
que jai pour la vie, la mort. Jai fait des séries de poètes perplexes et de
poètes masturbateurs. Pour moi, les poètes perplexes sont ceux qui, dans leurs poèmes
montrent de la compassion pour les mystères de lunivers. Les poètes masturbateurs
sont ceux qui sont uniquement attentifs à la figure, à la couleur, à la rime, la
musique, etc. Par exemple, un poème masturbateur serait Garcia Lorca. Un poète perplexe
pourrait être Fernando Pessoa. Un poète que jaime beaucoup, est lEspagnol du
XVIIe siècle, Dom Luis de Gongora. Il a écrit sur la solitude.
J. R. — Comment alors vous définissez-vous ? Diriez-vous que vous êtes
un poète un peu onirique ? Un peu militant à cause de cette façon de craindre
la fin du monde ? Comment définissez-vous votre travail ?
P. D. — Comme une approximation du mystère de la vie. Avec la
conscience de mon absolue perplexité à son égard.
ÉRIC DOUÉ
La saga des P'tikons est née
de deux mots issus de l'humour et du hasard : Leur nom générique est survenu à la
naissance du premier d'entre eux, lorsque son géniteur ne sachant encore trop qu'en faire
le posa irrévérencieusement sur la sculpture exposée d'un de ses professeurs. Découvrant
l'intrus, celui-ci s'écria :
Quel est le p'tit con qui a mis ça sur mon oeuvre ?
Le deuxième avait été, d'une main inconnue, tagé sur un mur :
Dupont est un emprostique !
L'expression fit tilt et depuis ce temps, « l'emprosticité » est liée
de façon indélébile à l'existence des petits personnages d'Eric Doué !
Au fond, celui-ci n'était pas si éloigné de la réalité : incapable
d'en trouver le sens dans le dictionnaire, il décida de l'inclure dans la famille du plus proche
voisin phonétique qu'il ait pu dénicher : Emphrostotonos Contraction
des muscles fessiers quand le corps se penche en avant.
Or, n'est-ce pas justement la posture qui caractérise les P'tikons, ces humanoïdes asexués,
vivant à l'état d'ébauche, à grosse tête, énorme nez phallique,
orbites creuses, bouches béantes s'il leur faut exprimer leurs revendications, réduites
à un mince filet dans le cas contraire... les pieds plats assurant l'aplomb des corps un peu tordus,
demi-penchés comme l'on imagine l'Homme avant qu'il ait vraiment trouvé la station verticale !
Et, lorsque cette horde d'allochtones nains, mus par un puissant instinct grégaire, envahit le
monde des géants, c'est un déferlement donnant de prime abord l'impression d'individus
clonés. Mais ils affirment très vite leurs différences, par leurs dégaines
spécifiques, leurs profils incisifs, impertinents, rigolards... ou au contraire mollement anonymes...
Des silhouettes à la fois identiques et multiformes, sculptées une à une par un
Eric Doué convaincu que le nombre engendre la vie ; dans des argiles allant du blanc le plus pur
au brun « pain d'épice », afin de prouver la possible harmonie entre ces
métissages interactifs.
À partir de là, l'artiste a développé une histoire très personnalisée,
relative à cet univers : d'abord, chaque protagoniste possède un numéro. Actuellement,
ils approchent de 3000 !
Pour en garder trace, il rédige depuis l'origine Le Grimoire des P'tikons, transcrit
à l'encre d'une calligraphie de clerc de notaire ; biographie in extenso rapportant leurs destinées,
celles en particulier des éléments éparpillés sous d'autres cieux, les photographies
de leurs nouveaux cadres de vie, les articles concernant ceux qui restent, etc.
Ensuite, il refuse de les exposer dans des décors préexistants. Puisqu'ils sont des conquérants,
ils doivent intervenir partout, même dans les situations les plus aléatoires. La seule restriction
consiste à en enfermer quelques-uns dans des valises. Encore n'en est-ce pas vraiment une, puisque
ce bagage implique l'idée d'un petit peuple portatif, véhiculé entre ciel et terre,
« sortes de messagers possédant des mots de passe à destination d'autrui ».
Nombre des installations d'Eric
Doué ont pour noyau une spirale symbolique, dont l'oeil serait le centre d'un cosmos miniaturisé.
Après quelques « tours », elle commence à se dérouler comme
mue par une poussée irrésistible mais dûment canalisée. Jusqu'au moment où
le maître d'uvre élargit la spire et projette ses homuncules vers les espaces inconnus
qu'ils vont investir au gré de ses humeurs : les uns, à la manif sur le manteau de la cheminée,
défilant banderoles déployées ; d'autres se livrant à des acrobaties sur
les dossiers des chaises, partant à l'assaut du four à pain, s'ébattant sur le sable,
etc. Il faut saluer alors le talent avec lequel il prend possession des lieux qui lui sont proposés
! Enfin, soucieux d'assister jusqu'au bout ses petites créatures, le sculpteur assume également
la pérennité des « blessés », « estropiés »,
« décapités »... victimes de la cuisson ! Il présente ces
vestiges fidèlement répertoriés, ligaturés sur des planches analogues à
celles des musées lapidaires ; faisant état du « morceau de fémur du
N° x », « fragment de crâne du N° y »... le tout constituant
l'Allégorie des P'tikons cassés !
Un monde ludique, vraiment, une immense mise en scène drolatique qui, passée la surprise
causée par la taille et le nombre des uvres, entraîne dans leur sarabande provocatrice,
le visiteur interloqué !
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