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FRANÇOISE CHAUVEAU
Françoise Chauveau appartient à ces artistes qui, ayant compris la vanité de peindre avec application de sages paysages, sont partis un jour en quête deux-mêmes. Récusant une civilisation trop brutale et des influences culturelles trop prégnantes, ils senfoncent alors de plus en plus loin vers les origines de lhomme ; traduisant ce « retour » à
des valeurs primales par une peinture de plus en plus semblable aux créations obsessionnelles de lArt brut.
Dailleurs, les deux mots, « nomadisme » et « quotidien », qua choisis cette artiste pour définir ses uvres actuelles, corroborent cette quête : le voyage vers les hommes primitifs et leur errance ; lindividu dans les menues préoccupations journalières qui lui procurent du bien-être tout en laissant à son esprit le loisir de vagabonder.
Pourtant, rien de réaliste ni dethnologique, dans ces tableaux où elle met en scène, ici des couples en train de sembrasser autour dune table, là une ménagère revenant du marché, ailleurs des Touaregs sous leurs voiles, etc. Même cette connotation narrative napparaît pas à lévidence : les visages supposés de profil, soudés en un baiser, présentent en fait une unique face aux yeux fixés sur le visiteur ; et sur la « table », les « assiettes » pourraient constituer les divers éléments de leurs corps
la tomate semble accrochée à la branche-bras de la ménagère ; et le panier a lair, au bout de lautre main, dun beau fruit à la coque brune. Pas de définition sociale, non plus, dans luvre de Françoise Chauveau ; ni de contexte susceptible dintroduire une indication de temps ou de lieu ; pas même une terre sur laquelle reposeraient fonctionnellement des objets usuels reconnaissables, ou les pieds (lorsquils en ont) des personnages, seuls finalement à occuper la toile : des petits êtres, donc, hors du temps, hors des lieux habituels de vie, hors de toutes modes ; placés au centre de traînées ou de flaques blanches et jaunes, de coulées rouge sang terminées par une croix, symbole génétique féminin (cette croix + revient dailleurs de façon récurrente, impliquant peut-être une relation difficile de lartiste à ce sexe, à tout le moins une préoccupation le concernant ?) ; placés aussi, comme en lévitation, dans des plages bleues, aquatiques, qui emmènent le spectateur vers de très psychanalytiques liquides amniotiques : Tous « espaces » au sein desquels Françoise Chauveau protégerait ses créatures.
Car elles sont là, dans ces milieux privilégiés ; tantôt à létat dufs, petits monticules placés à lavant-plan du tableau ; tantôt bonshommes-têtards à la tête énorme et aux minuscules membres inférieurs directement reliés au cou ; tantôt « complets », mais pas encore « déliés », jambes serrées et bras pendants le long du corps, comme craignant de sélancer vers lextérieur ; tantôt épanouis, bouche ouverte en un sourire, leurs gros yeux ronds fixés sur le visiteur, lui faisant avec une espièglerie enfantine un large pied de nez ; tantôt enfin, adultes, vaquant à leurs occupations
Tout ce petit monde aux diverses étapes de son évolution semble sur chaque uvre cohabiter dans la paix et la plus parfaite harmonie. Car, si Françoise Chauveau emploie des couleurs très vives fréquemment maculées de bruns ou de demi-teintes qui les font paraître encore plus éclatantes, aucune agressivité, aucune violence ne se dégagent de ses uvres. Peut-être ce paradoxe tient-il au fait que, malgré lanarchie apparente des taches informelles, elles sont très structurées, très équilibrées, raccordées souvent autant que séparées par ces croix évoquées plus haut. Comme si lartiste, en les posant sur la toile, réfléchissait avec philosophie à la façon dont lhomme devient « grand » ; jouait de ses questionnements voire de ses déchirements ; soudait sereinement les « couples » qui en sont les protagonistes et les maillons incontournables de cette gestation ; résolvait par des juxtapositions présence-absence le problème dun éventuel troisième personnage toujours déstabilisateur ; explorait hardiment le monde de ses grands traits de pinceaux larges et assurés !
Une uvre originale, conviviale, curieuse, interrogative et exploratoire : vivante en somme !
CHENU
Chaleureux
et volubile, sa bouille joviale et son tour de taille sans retenue suggèrent que Chenu est amateur
de bonne chère, dhistoires graveleuses, de rires tonitruants. Il la prouvé dans
une série intitulée « La Cuisine de Chenu », dans laquelle il osait
des assortiments laissant dubitatif plus dun visiteur, comme ses Lentilles aux oranges et soupe
aux moules ou sa Tête de veau façon Chnu
Des commentaires doublaient les dessins,
tour à tour salaces, bon enfant, évidents, succulents, truculents
le gastronome faisant
alors fi, dans le travail du peintre, des plus élémentaires canons picturaux. Car, Chenu,
autodidacte, et jouant de ses apprentissages solitaires, incluait sur la même toile et à
taille égale, lolivier et la bouteille dhuile, le Chinois et le sampan, le cochon et
le couteau
Une sauce mijotée
à toutes les sauces, en somme, servie dans de larges
plats de terre vernissée conçus par lartiste, incrustés à la manière
de ceux de Bernard Palissy, de têtes animales, de fruits et de légumes dont les formes généreuses
dépassaient elles aussi, à linstar de celles de leur créateur, largement les
bords.
Chenu possède, en effet, à forte dose, une épice bien à lui : lhumour, omniprésent sur sa toile, quel que soit le thème abordé, le peintre travaillant, depuis toujours en larges séries au cours desquelles sa faconde teintée de tendresse emmène le visiteur se balancer sur la lune ; le fait entrer dans la ronde parmi les bambins de naguère ; partir à la poursuite dun cycliste escaladant allègrement une dune ; se rouler dans lherbe près dun petit mouton ; senvoler sur les ailes dun ange, dun oiseau ou dun cerf-volant, se reposer sur les ocelles dun papillon
constater que chaque fragment de toile renferme « son » élément spécifique et contient de ce fait une nouvelle invite.
Tout cela animé dune grande volonté démonstrative proposée sur de petites plages
où lartiste sautorise toutes les libertés. Comme dans les créations denfants
auxquelles ses uvres sapparentent souvent, il peint sans se soucier de proportions, déquilibres
et surtout de perspective
Et pourtant, tout ce petit monde se retrouve sur ses pieds, à la
fois empreint dincertitudes poétiques, et éclatant comme dans les contes de fées.
Très linéarisés au milieu de leur espace, personnages, animaux ou végétaux
cohabitent en un joyeux méli-mélo où lélément le plus important
est FORCÉMENT le plus grand, évident, mais sans aucun souci de réalisme ! Subséquemment,
aucun hiatus entre ces petits carrés qui, tels des dominos colorés, forment une grande surface
« découpable » au gré de la fantaisie de lartiste. Chacun y
« raconte » à sa manière une scénette lisible au premier regard.
Et lunité de lensemble tient à la patine aux teintes douces, extrêmement
personnelle du pinceau passé à larges traces.
Un gentil rêve, en somme, vif, plein de fraîcheur, aux multiples facettes ludiques et provocatrices.
ANDRÉ CHICHIGNOUD
Jeanine Rivais — Voulez-vous
vous situer par rapport à votre uvre, et par rapport à lArt singulier.
André Chichignoud — Depuis ma petite enfance, jai voulu être
peintre. Mais les enfants de ma génération avaient rarement le droit de revendiquer une
profession. Je ne lai donc pas été ! Plus tard, jai pris des cours aux
Beaux-arts, en auditeur libre. Et puis jai créé ma propre entreprise qui ma
vraiment absorbé. Pourtant, je me suis toujours dit que dès que je pourrais, je peindrais.
Jai réussi professionnellement, et jai vendu mon affaire. Depuis, jai commencé
à peindre à lhuile. Jai eu beaucoup de chance, en fait : comme je suis passionné
de peinture, jai acheté des uvres. Jai connu de nombreux peintres, notamment
Gonay Akbas, un peintre turc réfugié politique avec qui jai lié une grande
amitié. Jai commencé à lui envoyer des photos. Je travaillais sans technique,
opérant des mélanges un peu au hasard. Il me donnait des conseils par téléphone.
Au bout de deux ans environ, il ma dit que je réalisais des choses que bien des artistes
navaient jamais faites. Cela ma remonté le moral. Jai continué, encouragé
par dautres peintres. Toujours par hasard, jai retrouvé un ami denfance. Il a
vu mes tableaux qui lont intéressé. Cétait en 2000. Un jour, je reçois
un coup de téléphone dun restaurant-galerie de Grenoble dont le propriétaire
est fou dart. Il était intéressé par mes tableaux. Il a commencé à
men mettre quelques-uns sur ses murs, puis en novembre il ma fait une exposition. Cétait
parti. Jai bien conscience dêtre un grand privilégié, parce que je nai
pas besoin dargent, je vis du résultat de mon travail. Cest donc un vrai bonheur de
peindre sans aucune contrainte, dattendre que les choses arrivent comme elles doivent arriver. Cela
me convient très bien.
J. R. — Même si cest un rêve de toujours, quitte-t-on facilement son fauteuil de PDG pour prendre des pinceaux ?
A. C. — Oui. Sans problème. PDG est un bien grand mot, dailleurs.
Jétais certes lanimateur de mon affaire, mais PDG
J. R. — Quand on considère votre peinture, cela semble un truisme de dire quon entre dans un monde très coloré. Mais on entre surtout dans un monde de contes tendres ?
A. C. — Le monde de lenfance.
J. R. — Comment vous sont venus ce goût de la couleur, et ce choix dun univers à la fois enfantin et un peu fabuleux ?
A. C. — Cela ma été très facile. Pour moi, la
couleur, cest la vie, et jaime la vie. Quant à lonirisme, un de mes amis me dit
toujours que la nécessité de peindre vient dune blessure. Peut-être est-ce vrai ?
Dans mon enfance, jétais un enfant un peu solitaire, un peu rebelle. La nature a toujours
eu pour moi une grande importance. Je pars du principe que les personnages qui sont sur mes toiles sont
en partance. Il va leur arriver des choses. Il y a une nostalgie de vie, une inquiétude. Il y a
cette recherche dun moment où lon ne sait plus trop bien où lon est, mais
où lon cherche avec tendresse. Et le côté enfantin tient à ce que je
mentends mieux avec les enfants quavec les adultes. À lenfance tout est permis
parce que tout peut encore arriver. Jespère que tout peut arriver à mes personnages !
Est-ce que vous me comprenez ?
J. R. — Il me semble. Je vous ai dit dès le départ, « des contes tendres ». Vous me dites « le monde de lenfance », il ny a donc aucun hiatus.
En tout cas, ce nest pas un monde de la solitude, puisque, à aucun moment, vous navez un unique personnage sur vos tableaux. Et même, ils sont généralement par deux, ce qui implique une dualité récurrente.
A. C. — Oui. Ainsi, mon petit boxeur a pris des coups. Il rêve dune
petite fille qui sintéresserait à lui. Je vénère les animaux, les oiseaux.
À ladolescence, je courais les bois. Souvent, mes courses se faisaient à dos dun
cheval imaginaire qui sappelait « Atchau ». Jaime les animaux mi-rêve,
mi-réalité. Comme disait Dubuffet « Le regardeur se retrouve dans celui qui fait
le tableau. Il y trouve ce quil veut ».
J. R. — Chaque fois, les deux protagonistes sont placés au centre du tableau, le reste étant constitué de petites projections, petits chats presque informes, passages informels, motifs décoratifs
Mais le tout est complètement intemporel, sans connotation géographique.
A. C. — Ils sont en effet intemporels. Pour moi ce qui fait la valeur des
choses, cest ce quon devine, ce quon peut imaginer. À mon avis, mes tableaux
sont encore trop évocateurs. Je suis très attiré par labstrait, mais il faudrait
quil soit construit avec des possibilités de plus grande évasion, quil soit
plus suggestif. Cela me semble essentiel. Je ne crois pas que je parviendrai jamais à labstrait
parce que ce nest pas tout à fait mon monde. Mais du moment quil y a mystère
et approche, je my retrouve et je suis heureux. Un jour, jai fait un tableau avec un poisson
tellement beau que je lai détruit. Parce que cétait un poisson trop vrai !
Quand je mapproche trop de la réalité, mes petits-enfants me mettent en garde !
J. R. — En fait, ils veulent trouver leur part de rêve !
A. C. — Exactement.
J. R. — Parfois, pourtant, vos tableaux ne sont pas tout à fait aussi sereins. Je crois même que lon pourrait intituler lun deux « La révolte des animaux » ? Les personnages sont complètement cernés par des animaux. Et comme les couleurs sont beaucoup plus vives, lensemble prend alors une connotation de quasi-violence qui nest pas généralement dans vos toiles, même quand vous y mettez du rouge.
A. C. — Jai beaucoup travaillé sur ce tableau que vous évoquez.
Avec un échec complet. Je lai abandonné « pour quil mûrisse ».
Un jour, je lai repris, et je lai mis la tête en bas. Jai tout reconstruit à partir dune tête qui est alors ressortie et qui me semblait intéressante. Cette façon de faire mentraîne parfois dans des créations fantasmatiques excessives. Mais je suis ainsi fait. Peut-être cela est-il dû au fait que jai appris seul beaucoup de choses ? Je lignore.
J. R. — Nous venons de parler des couleurs, mais il me semble que les effets de matière sont aussi extrêmement importants. Avant dinstaller vos personnages, vous travaillez longuement des sous-couches qui vont les faire vibrer ? Car vous avez aussi des personnages non-définis, simplement évoqués, flous, et qui naissent uniquement des épaisseurs de matières.
A. C. — Jaime que lon me dise cela. Jaime beaucoup Bacon,
et il disait entre autre « Tout ce qui est bien arrive par hasard ». Jen suis
convaincu. Vous modifiez ensuite ce hasard par votre intuition, votre intelligence, votre sensibilité.
Mais il nest pas possible de « trouver » toujours à lavance,
sinon vous tombez dans un formalisme, un académisme que je rejette complètement. Un poisson
trop beau me semble sans intérêt. Alors, quand vous me dites que je suggère les choses,
je me réjouis, car pour moi, cest fondamental.
J. R. — Mais ne risquez-vous pas de perdre votre sensibilité et votre spontanéité, si vous en venez comme vous avez lair de le souhaiter, à un art abstrait qui est essentiellement un art intellectuel, cérébral ? Il me semble que ce qui fait la chaleur et la qualité de votre uvre, cest votre cur.
A. C. — Oui, mais cest un de mes souhaits qui ne se réalisera
peut-être jamais. Pourtant, quand vous me parlez de cette partie où je « suggère »,
elle est très abstraite.
J. R. — Non, elle nest pas abstraite. Elle est non-formelle. Il me semble que, quand vous procédez ainsi, vous nessayez pas daller vers labstrait. Vous allez vers le « suggéré » ? Vers quelque chose qui serait moins directement visible que ce que lon voit au premier abord ?
A. C. — Vous avez raison. Je serais incapable de réaliser des uvres
comme certaines qui nous entourent, où je trouve trop peu de sensibilité. Je mets très
longtemps à réaliser un tableau. Non pas pour la peinture proprement dite, mais pour ce
que je veux y dire. Il reste longtemps dans ma tête. Il maccompagne dans tout ce que je fais.
Au fil des jours, je vais y faire des ajouts, des modifications
Il faut que je parvienne à
ce fameux équilibre. Cest pour cela que jai beaucoup darrondis
J. R. — Justement, jallais vous demander si vous étiez fâché avec les angles droits, les croisements aigus ?
A. C. — Oui, un peu. Par contre, par moments, jéprouve le
besoin de créer des passages très géométriques. Mais en général,
je suis très attiré par le symbolisme de luf. Par la répétition
des couleurs qui doivent se conjuguer pour mamener à cet équilibre que je viens dévoquer.
J. R. — Ce qui, dans cette recherche, est également intéressant, cest limpression que vos tableaux ne semblent pas « finis », quils restent ouverts à de nouvelles interventions ; quen fait, vos personnages sont en devenir, quils sont prêts à en accepter dautres
A. C. — Oui. Ils sont en aventure. Parce que la vie est une aventure. Parce
que pour moi, mes tableaux sont de lespoir. Ils peuvent ressentir des émotions. Tout peut
leur arriver, comme dans la vie. Rien ne me semble pire que des uvres figées.
J. R. — Je crois que si on tient compte de labsence de contexte déjà évoquée, vos personnages « flottent » dans un non-lieu.
A. C. : Oui. Ils passent du rêve à la réalité.
J. R. — Nous voilà donc revenus à lidée du conte gentil
A. C. — Oui, finalement, cela me convient.
Cela mamène à redire que ma peinture nest pas du tout intellectuelle. Quelle
est du domaine de lémotion. Mes personnages sont mes compagnons de vie. Je suis optimisme,
je crois à la poésie. Et si tout cela se ressent dans ma peinture, je suis content.
CHRISTOPHE
Jeanine
Rivais : Etes-vous daccord pour que lon définisse vos sculptures par le mot
« Art-Récup » ? Sinon, quel terme préférez-vous ?
Christophe : On peut en effet les appeler ainsi. Mais je les appelle des sculptures, tout simplement.
J. R. — Mais le fait que les appeliez « sculptures » implique que vous interveniez sur la forme des matériaux que vous récupérez ?
Ch. — En fait jassemble les éléments que je récupère.
J. R. — Pour les définir de façon rigoureuse, il faudrait donc les appeler des « assemblages », et non des sculptures !
Ch. — Mais le résultat est tout de même des sculptures !
Tout le reste est une question de technique !
J. R. — Bien sûr, et tout cela relevait de la boutade. Mais chaque fois se pose le même problème : Tous les récupérateurs, collagistes, assembleurs se désignent sous le nom de sculpteurs. Pourquoi est-ce important demployer cette dénomination plutôt que les autres ? Ce mot possède-t-il un petit côté sacralisé que nont pas les autres ?
Ch. — Non. Mais toute uvre dans lespace est finalement
une sculpture.
J. R. — Ce qui semble surprenant, dans votre travail, cest que chaque « sculpture » ait « un physique » différent : les unes sont banales, lourdes ; la recherche se faisant sur les éléments du matériau. Dautres sont beaucoup plus théâtrales. Certaines sont même très élaborées. Comment les définissez-vous ? Et comment les intitulez-vous ?
Ch. — Je dirai que certaines sont en effet plus sculptées que dautres.
Cest la forme dorigine qui amène le développement de lidée, bien
sûr. Parmi mes titres, jai apporté « Dieu-Oiseau », « La
Fertilité », « La misère sur le monde », « Egocentrique »,
etc.
J. R. — Je note également un « Fantôme » qui nous emmène dans le monde virtuel, dautres qui nous entraînent dans le domaine des Dieux. En somme, lun se trouve dans lanonymat, lautre dans la préséance. Comment passez-vous de lun à lautre ?
Ch. — Je ne me pose pas de questions. Une forme mintéresse,
je pars delle. Je nai pas de ligne définie. En général, le titre me vient
en même temps. À partir du moment où la sculpture sélabore, naît
lidée de ce quelle va devenir, et comment elle sappellera.
J.
R. — Depuis combien de temps développez-vous cette forme de création ?
Ch. — Depuis six ans, environ. Jai commencé par la peinture.
Je peignais des uvres très colorées, très narratives. Et justement, à
force de « raconter » des histoires, je mennuyais un peu.
Je préfère de loin cette création aléatoire que sont mes sculptures ;
où les idées jaillissent ; où les formes que je découvre apparaissent
au hasard.
J. R. — Vous êtes maintenant dans des nuances très sobres. On pourrait même dire dans des « non-couleurs ». La couleur ne vous manque pas ?
Ch. — Non. Cela me repose.
J. R. — Il me semble que beaucoup des éléments que vous avez récupérés
appartiennent à la campagne ? Des colliers de chevaux, des chaînes, etc. Vous êtes
un campagnard dans lâme ; un citadin ; ou un campagnard à la ville ?
Ch. — Tout a commencé à la campagne où jai trouvé,
au hasard, des objets qui me paraissaient amusants. Puis jai regardé chez les ferrailleurs
des alentours où sentassait beaucoup de matériel agricole. En général,
ces objets ont bien vécu, sont bien usés
J. R. — Cet aspect usé, cette affirmation du passé sont-ils essentiels pour vous ? Dans ce cas, pourquoi y mêlez-vous ces gouttières de zinc qui ont gardé leur côté presque neuf ? Par contre, je vois une scie de faucheuse toute rouillée. Pourquoi ces associations ?
Ch. — Ce sont les gouttières des toits de Paris, elles doivent donc
être vieilles elles aussi. Mais je ne sais pas toujours quel était lusage des objets
que je récupère. Il y a là une sorte de râteau avec lequel jai fait la
tête dun de mes personnages. Jignore ce que cétait ?
Ce nest pas tellement laspect dusure qui me préoccupe. Cest lharmonie
qui existe spontanément entre les différents éléments. Ces vieux fers
et ces vieux bois font immédiatement bon ménage. Il ne me viendrait pas à lidée
dy mettre du clinquant. Le fait quils soient usés a finalement peut-être de limportance ?
Mais je vous redis que je ne me pose jamais de questions. Jagis jusquà ce que je sois
parvenu à une forme qui me plaise.
J. R. — Il est donc inutile que je vous demande si vous voudriez ajouter quelque chose concernant votre démarche ?
Ch. — Non, tout ce que je peux dire, cest que le plaisir est dans
laction. Et il se prolonge en regardant le résultat.
JOËL CRESPIN
L'histoire de Joël Crespin
commence le jour où il décide de coudre en légers reliefs sur des supports rigides,
de surprenantes poupées en tissus de couleurs rembourrés, surjetés, brodés,
emperlés...
Jusqu'à :
ce que lui apparaisse le côté restrictif de sa démarche ;
que naisse l'idée de distendre la toile ;
en exploiter les gondolages ;
encoller irrégulièrement ce matériau pour créer des géographies anarchiques ;
en suivre et en accentuer les suggestions ;
devenir de plus en plus autoritaire sur l'évolution de la forme pressentie, par le truchement de lambeaux d'étoffes, « boudins » rajoutés, plis aux angles saillants ... ;
encoller le tout pour que la peinture, bien étalée dans les anfractuosités, mate ou glacée, protégée de vernis, affirme la dissidence du peintre passé dans la troisième dimension ;
créateur d'uvres qui sont des sculptures murales ou des peintures en relief, s'échappant même parfois de leur support pour devenir des compositions quadrifaces !
Jusqu'à ce stade, Joël Crespin « garde ses distances » par rapport à
l'uvre naissante.
Mais une fois établie la « structure » de ses personnages, humains ou animaux,
toujours bancals, issymétriques, le voilà contraint de « s'approcher »
d'eux. Commence alors une longue histoire d'amour entre l'artiste et son sujet : Le nez collé dessus,
il va déployer toute son imagination pour l'orner, le piqueter d'infimes pointillés, l'agrémenter
de myriades d'étoiles minuscules, le guillocher de mille petites lignes brisées ou onduleuses,
le fleuronner, l'incruster, le carreler... le tout dans des rouges flamboyants, des jaunes éclatants,
des bleu-pervenche et des vert-jade ! À ces quatre couleurs dont les combinaisons font exploser
son univers, le peintre concède quelques nuances provoquées par des surlignages ; quelques
déviations perdues dans les intrications des fonds ; quelques plages de blanc qui assurent des
contrastes, instaurent des équilibres, introduisent la psychologie, engendrent la « vie »
des personnages. Car Joël Crespin possède au plus haut point le sens du mouvement : Ses créatures
ne sont jamais dans une attitude naturelle et posée, mais prises dans un élan « vers »...
Ces blancs génèrent également les dualités des têtes en creux-en relief,
yeux rieurs-larmoyants, masques bifaces vie-mort, etc. Parallèlement, naissent des paradoxes, comme
celui de la Femme-fleur dont la bouche rouge et lippue de goule prête à mordre détruit
immédiatement la connotation d'innocence, introduit la perversité et l'humour le plus sombre.
Paradoxe encore, les lourds cernes noirs qui détruisent toute idée de communication
préalablement créée par la profusion de couleur !
Tout serait donc limpide dans cette
démarche où l'artiste va et vient d'une grande liberté plastique à des réactions
contradictoires provoquées, s'il n'était qu'il est parfois dépassé par son
inconscient. S'il assume sereinement la main tenant la tige-phallus d'une fleur. S'il jongle avec les
déréglements érotico-burlesques de ses houris aux seins provocants... A-t-il une
réponse pour les bouches cousues à gros fils et surtout pour l'inégalité patente
entre les protagonistes de ses couples où la femme est toujours belle, sensuelle, succube impérieuse
dominant de sa haute stature l'homme petit, au faciès veule, voire carrément débile ?
Tout compte fait, l'univers fantasmatique de Joël Crespin n'est pas aussi simple qu'il y paraît ! Certes, il est permis de « caresser » sans états d'âme le dos langoureusement cambré de ses chattes ; batifoler aux côtés de ses dérisoires défilés...
Mais il importe de ne pas se laisser prendre à l'apparente désinvolture de ses surfilages, ses avancées libératoires de tous les interdits, pour être finalement susceptible d'entrer dans son rêve, démêler les implications des « nuds » psychologiques corsetant perversement les étranges personnages de cette oeuvre picturale attachante, provocatrice et dubitative !
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