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JOËL BRESSAND
Jeanine Rivais — Commençons par la question traditionnelle : Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? Depuis quand êtes-vous artiste ?
Joël Bressand — Je viens de Sainte-Egrève près de Grenoble. Je vis donc depuis toujours très près de la nature. Et depuis toujours je suis fasciné par les formes naturelles, les matériaux naturels. Je suis grand récupérateur de morceaux de bois, de cailloux
en somme de tous les éléments naturels qui sont les matériaux de départ de ma création.
Je ne travaille jamais dans la masse, à partir dun bloc, je travaille toujours à partir dune forme préexistante. Le point de départ détermine donc le sujet de luvre.
J. R. — Peut-on dire alors que vous êtes non pas sculpteur, mais « compositeur » ? Et comment en êtes-vous venu à cette forme de création ?
J. B. — Comme je viens de le dire, jai depuis lenfance, collectionné des objets trouvés dans la nature. Mais un jour, je suis parti aux Beaux-arts, je me suis rempli de culture et jai un peu oublié tous ces objets. Jai beaucoup regardé, beaucoup lu. En fait, je me suis tellement gavé de cette culture, et de technique que je me suis un peu oublié moi-même. Ce nest que dix ans après les Beaux-arts, dix ans que jai passés à ne rien faire, dix ans pendant lesquels je me suis heurté aux accidents de lexistence, à la mort de personnes proches, que je me suis repris. Et vers la trentaine, jai éprouvé le désir de faire enfin « quelque chose de ma vie ». Cest alors que je suis tombé sur toutes ces traces de lenfance entassées dans le grenier ; et que jai commencé, comme beaucoup de Singuliers, à me rendre compte quavec eux, je pouvais créer des objets.
Pour revenir à votre remarque précédente, il y a quand même une partie de sculpture, parce que jessaie au cours de lélaboration, de prolonger (avec, dailleurs plus ou moins de bonheur), la forme de départ. Et je procède pour ce faire à lassemblage de divers matériaux.
J. R. — Il me semble que vous ne travaillez que sur bois. Avec quelques ajouts de métal ici et là. Est-ce exact ?
J. B. — Il y a quelques exceptions, semelles de chaussures, etc. Mais la base est généralement le bois.
J. R. — Vos uvres saccrochent ou sont présentées sur des piquets : quand décidez-vous de lun ou de lautre ?
J. B. — Cela dépend de la forme plus ou moins longiligne, du lieu qui se prête à lun ou à lautre. Je madapte en fonction du contexte.
J. R. — Vous placez ensuite ces objets côte à côte, mais ils ne sont pas interdépendants. Vous nessayez pas de faire des mises en scène ? Chaque uvre est autonome, aucune ne peut pas être rattachée à une quelconque narration où plusieurs entreraient collectivement en ligne de compte, dans une relation qui générerait une « histoire » ?
J. B. — Non. En fait, chaque objet a pour moi sa petite histoire personnelle, mais indépendante de celle des autres. Je fais très peu de séries, du fait de ce parti-pris de conserver une forme originelle.
J. R. — Est-ce parce que, dans lensemble, ce sont des personnages ?
J. B. — Personnages, oui souvent, mais aussi animaux. Cest très varié.
J. R. — Mais lhumain ne prédomine-t-il pas ? Quand je vois, par exemple, votre tête de vache, je lui trouve un air très humain.
J. B. — Oui, parce quen fait, sa tête ressemble à un masque. Jaime lidée du masque, dans mes créations, les variations qui me permettent, lorsque la forme ne se suffit pas à elle-même, de faire des assemblages. Je prends alors ici des petits morceaux de métaux, là de la ficelle traitée, une passoire, et pour les nuds, les protubérances, des branches de frênes que je fais pousser dans mon jardin
J. R. — Vous dites : « Je récupère des objets
» Quelles qualités doivent avoir ces objets pour que vous les ramassiez. Et à quel moment vous vient lidée de la façon de les utiliser ?
J. B. — Au moment de la découverte. Au moment du plaisir de la « rencontre ». Peu mimporte alors, létat de lobjet, du moment que sa forme menchante.
Ensuite, lassemblage dépendra de la manière dont se conjuguent les ajouts. Deux formes peuvent se rencontrer à des années de distance. Ce que jessaie de faire, cest de me tenir au sujet suggéré par la silhouette originelle.
J. R. — Parfois, pourtant, vous intervenez fortement sur la composition de la sculpture ?
J. B. — Il peut arriver, en effet, que le travail de sculpture soit plus important.
J. R. — Dans ce cas, comment reliez-vous ce travail très sophistiqué, très poli, avec la définition que vous mavez donnée au début de notre entretien ?
J. B. — Pour moi, il ny a guère de différence. Tout est une question dévidence de départ. Cette évidence conditionne limportance de mon intervention, mais ne change pas lesprit de ma sculpture.
J. R. — Vous avez dit à un moment quil nétait pas important que les matériaux que vous ramassiez témoignent du passage du temps. Nêtes-vous pas en décalage par rapport à vos collègues dart-Récup, (mais je devrais sans doute dire « accumulateurs », pour suivre la mode ?) qui, eux, aiment les objets burinés, patinés, brassés par les flots, etc. ? Ce qui est surprenant, cest le « côté tout neuf » de votre création.
J. B. — Jai en fait envie de donner aux matériaux une seconde vie, quils aient été ou non précédemment usés. Jai envie quils paraissent neufs. Je narrive pas à garder les matériaux bruts. Il faut que je les ponce, que je les frotte
Je veux chasser justement les traces dusure.
J. R. — Vous procédez donc à linverse des autres : vous oblitérez délibérément ce quils recherchent sans arrêt.
J. B. — Oui, disons que je suis pour le « renouveau » ! Je naime pas ce qui est gris. Je recherche en fait, le vivant sous ce gris.
J. R. — Jai lu dans votre curriculum que vous réalisez aussi des sculptures dans la neige. Quest-ce qui vous intéresse dans ces créations éphémères alors que vous voulez sans doute pérennes, vos sculptures en bois ?
J. B. — Oui, bien sûr. Mais il sagit alors dun travail de groupe. Et quand on est en montagne, on a un rapport presque ludique avec la neige. Ces créations sont en fait pour moi, des vacances qui me changent du travail solitaire auquel je suis habitué.
FRÉDÉRIC BROCHEC
Frédéric Brochec aime les histoires. Il aime ce bref moment où la main ouvre un livre afin de permettre à lil de deviner sil y a possibilité de « partir à laventure » ; de se laisser emmener dans le monde de limaginaire.
Mais lhistoire incluse entre les pages ne lui convenant pas forcément, il a décidé un jour de « se raconter » ses propres histoires. Donc, de créer ses propres livres. Pour ce faire, il a commencé à collecter sur des décharges des objets rejetés par dautres. Nétait-ce pas un paradoxe, de simaginer découvrir dans des choses quotidiennes, un chemin vers la fantasmagorie ? Apparemment non, car depuis lors, Frédéric Brochec touche, suppute, conjugue ses trouvailles
discerne en chacune une résonance qui le comble ; crée à partir du plus banal objet, des centaines dintrigues.
Le plus curieux, dans cette aventure, est le choix de ses deux protagonistes. Malgré des titres parfois différents (Chacun a le droit dadmirer
), ils reviennent régulièrement. Et quel nom plus quotidien lui aussi aurait-il pu leur trouver, que M. et Mme Ventre ? Mais la connotation restrictive de leur patronyme est trompeuse. Car ils jouent dans lunivers que leur impartit lartiste, le rôle de gens « normaux » ; avec des anatomies complètes ; les pieds certes un peu tors, mais avec lesquels ils cheminent allègrement
Et ils pensent
Bref ils occupent pleinement leur espace, comme deux êtres en harmonie avec eux-mêmes et le milieu qui les entoure. À travers eux, Frédéric Brochec sen va vers un monde conjectural, tantôt pure aventure, authentique fantasmagorie ; tantôt, avec Madame Ventre et souvenirs, bordant lésotérisme ; toujours indifférent aux géographies et aux temps traversés
Jusquà ce que, parvenu au terme de cette intense pérégrination cérébrale, il saperçoive que ce livre est factice, quau-delà de lunique image symboliquement proposée, seul son esprit créateur a voyagé ; percé les énigmes, deviné les mystères
Mais au fond, lhistoire, la vraie, ne réside-t-elle pas là ? De même que lécrivain puise en lui les éléments de son récit, de même le plasticien ne peut aller ailleurs que là où lemmènent sa logique, son désir, son amusement, sa fantaisie
! Et tous ces facteurs se concentrent dans, et diffractent à partir du ventre de ses personnages, lieu qui est, pour Frédéric Brochec, le foyer vital peut-être, le centre énergétique de tout individu, assurément.
De lénergie, lartiste en avait lui-même à revendre, lorsquil lui a fallu donner une esthétique à ses livres et à ses personnages, celle des premiers forcément interdépendante de lallure des seconds. Les livres se présentent comme de jolis coffrets montrant la couverture, ou bien ouverts à une page, précieux et sophistiqués ; les éléments de la jaquette sont tantôt reliés, tantôt réunis par des courroies, lépaisseur de louvrage suggérant le nombre de feuillets
Alors, vient le tour du glaneur, qui puise dans ses réserves quelques objets, colle ceux qui lui semblent cohabiter en parfaite harmonie
ajoute un fragment de filet au centre duquel reposeront deux figurines inca
dispose une pièce de monnaie, un petit carré
craquèle une feuille morte
ébauche un rythme, une apparence qui petit à petit vont le satisfaire
Tout en ménageant ce qui sera la place de M. ou de Mme Ventre, ou des deux, ou bien encore leur portrait format carte didentité
Parfois il les détache du fond avec une précision chirurgicale, dautres fois les laisse à peine émerger ; avec leurs corps un peu tordus, leurs têtes souvent penchées, leurs visages aux bouches lippues et aux gros yeux protubérants. Et leurs tatouages : Quelles que soient leur définition ou leur situation dans lespace, les personnages de Frédéric Brochec sont tatoués. À gros traits noirs labyrinthiques, très décoratifs en même temps, dautant que les uns sont placés sur des verticales ou des horizontales, les autres sur des obliques, générant des contrastes entre les parties du corps ; les angles arrondis adoucissant cette progression. De temps à autre, une petite partie de leur anatomie reste vierge, dautant plus nette à lintérieur de ce réseau inextricable.
Cest alors que le peintre entre en jeu. Un drôle de jeu, dailleurs, qui se joue avec « des jus » composés de pigments. Où lartiste empile des surépaisseurs de ces liquides pâteux ; décide à son gré quils doivent être parfaitement lisses ; les gratte afin d'inclure des transparences ; les laisse sécher totalement ou repasse une autre couche sur la précédente à peine dure, de façon à produire des plages aléatoires de couleurs imprécises ; ou au contraire les mélange mal de façon à laisser des grumeaux qui sècheront plus ou moins vite, et rompront limpression de cuir récurrente autour des personnages. Pourtant, malgré les teintes finales douces, mates et veloutées quil affectionne, lartiste se défend davoir, pour ses couvertures, pensé au cuir
Mais il se défend aussi dêtre peintre ! Car dans cette gestation humano-livresque, la peinture ne lintéresse que comme un faire-valoir des formes. (Pourtant, il réalise de belles peintures qui pourraient être les feuilles envolées de ses livres)
Alors, sil nest pas sculpteur, sil nest pas peintre, sil nest pas collagiste, quest-il ? Un bricoleur de lart qui serait tout cela à la fois ?
Il reste que le « livre » terminé, la graine est semée. Au spectateur de la faire lever, en laissant sa culture, son imagination, sa subjectivité deviner (créer) la suite de lhistoire !
EMMANUEL BROSSIER
Jeanine Rivais — Emmanuel Brossier, votre monde est celui du jeu, celui de lenfance ?
Emmanuel Brossier — Le monde de lenfance, et le monde des contes, des souvenirs de voyages. Mais je suis surtout intéressé par le monde du conte.
J. R. — Votre travail semble paradoxal, parce quil est extrêmement fignolé. En même temps il est tellement naïf que lon pourrait penser quil sagit de dessin enfantin. Comment parvenez-vous à jouer sur les deux de façon aussi évidente ?
E. B. — On ma souvent fait cette remarque. Et les enfants sont très attirés par mon travail. Peut-être sy retrouvent-ils ? Peut-être trouvent-ils les couleurs à leur goût ? Mais concernant la technique, les choses se déroulent très simplement. Je veux absolument que lon voie au premier coup dil ce qui sen dégage. Que lon saisisse immédiatement les formes de la vache ou du chat. Ensuite, jessaie de mettre dedans un maximum de détails. Mais dans cette foule de détails, je veille néanmoins à ce que certains soient cachés. Que tout ne se découvre pas au premier coup dil.
J. R. — Justement, jallais vous dire que cette impression de simplicité enfantine est immédiatement contrée par le fait que chaque élément, éléphant, vache, girafe, etc. est extrêmement détaillé. Quen fait, chaque apparente « maladresse » est contrebalancée par labondance et la précision des détails. Est évident également le côté géographique de vos sujets. Quand on se place à une distance où labondance des détails nest plus tout à fait nette, on a vraiment limpression que chaque tableau est une carte de géographie
E. B. — Pour en revenir à lidée de maladresse, je dois dire que je ne sais pas bien dessiner. Si lon me donne une feuille, en me demandant de dessiner un éléphant, je vais tâtonner. Et je naime pas mes formes vides. Par contre, le fait dajouter des détails va laffiner, lui donner cet aspect fignolé que vous remarquiez tout à lheure.
J. R. — En fait, vous diriez que ce sont des animaux gigognes ?
E. B. — On peut le dire. Il ny a que trois ans que je peins, mais les animaux sont assez récents. Avant, je ne faisais que des tableaux qui avaient pour base un visage, avec seulement quelques symboles encastrés. Ce sont peut-être les animaux qui me ramènent vraiment au monde enfantin ?
J. R. — Cest surtout, je crois, limpression quils sont découpés, comme si vous jouiez avec des animaux de bois. Tous les enfants ont joué ou rêvé de jouer avec la petite ferme, déplacer le mouton, regarder le coq, etc. En fait, ils apportent le côté ludique à votre travail.
Car ce qui ressort également de votre peinture, cest lépanouissement, le fait que vous ne sembliez pas tracassé ; que rien de psychanalytique ne vous oblige à vous exprimer à travers elle
Simplement, vous avez un monde ludique à exprimer
E. B. — Je suis tout à fait daccord. Et je trouve amusant que vous parliez en même temps de collages. Avant de faire cette peinture, je faisais de très nombreux collages avec de vieux papiers. Et souvent, quand les gens voyaient mes collages et mes peintures, ils avaient limpression que cétaient les uvres de deux personnes différentes. Quil ny avait pas forcément un lien entre eux. Pourtant, moi je my retrouve. Et les collages du début me renvoient à tous les éléments placés côte à côte dans les tableaux récents. Ce travail de « mosaïque » que je donne maintenant aux éléments ajoutés, jaurais aussi bien pu le faire en papier. Je mamuserai peut-être un jour à faire des créations parallèles ; traiter des deux façons un même thème ? Jaimerais bien aussi en venir à ce que les gens, ou les enfants sinventent une histoire. Peut-être ne faudrait-il pas, pour cela, quil ny ait que des animaux ? Il faudrait peut-être partir dun conte connu
J. R. — En somme, vous voulez proposer un puzzle, et que chacun le reconstitue au gré de son imaginaire ?
E. B. — Oui, ce pourrait être amusant. Ou un travail à faire directement dans des ateliers
J. R. — Il me semble y avoir deux aspects différents dans ce que vous proposez : celui où votre «narration » remplit le tableau, et celui où elle est constituée de petits passages comme un patchwork. Quest-ce qui vous fait choisir tantôt les uns, tantôt les autres ?
E. B. — En fait, ceux où les « images » sont complètement séparées, sont tout à fait récents. Jai commencé cette série pour en venir au noir que je nutilisais jamais auparavant. Jaime beaucoup le noir, mais jétais incapable de lutiliser. Cétait, à un moindre degré, le même problème pour le blanc. La seconde raison en a été lattirance que jai pour lArt aborigène, et africain. Jignore si le public peut y voir cet hommage, mais pour moi il y est. Enfin, javais envie que mes tableaux soient plus directement « lisibles », que lon voit immédiatement ce que jai peint, même si parfois il peut être amusant de devoir chercher ! Le découpage me permet tous ces changements.
J. R. — Oui, mais dans ce cas, vous êtes en contradiction avec ce que vous avez dit tout à lheure, à savoir que vous aimeriez voir le spectateur se construire une histoire. Si je considère le tableau qui représente un village, à la fois diurne et nocturne, (parce que certaines étoiles sont tellement grosses quelles ressemblent à des soleils), disons à un moment indéterminé. Je suis dans ce village. Il ny a pas de rues, car apparemment, vous êtes comme beaucoup dautodidactes, vous ne connaissez pas la perspective. Parce que vous éprouvez une véritable boulimie de dire, vos maisons sont serrées les unes contre les autres. Ceci joint à vos couleurs tendres, mentraîne dans un monde féerique. À partir de là, effectivement, chaque spectateur peut épiloguer, construire subjectivement sa propre histoire. Se demander où sont les personnages, les habitants de ce village ? Puisquon ne les voit pas, on est sans doute plutôt la nuit ? Mais comme tout est clair, on est plutôt le jour ? Et dans ce cas, pourquoi de village est-il vide, alors que napparaît aucune idée dabandon ou de désolation ?
E. B. — Au départ, ce nest pas un village, cest le Château de Chambord. Cest la seule toile où le titre a plus de sens que les autres. Je suis de la région de Chambord, jai grandi à son ombre, il ma toujours émerveillé. Mais ce qui me gêne, cest que de lui, le public ne connaît toujours quune seule image, le château centenaire. Ce que jaimerais, cest que les gens le voient autrement, comme le faisait Christo lorsquil emballait des monuments. Je trouvais que cela donnait une autre dimension aux choses. Je voulais imaginer le Château de Chambord « autrement », avec plein de couleurs
Quil en aille de même dans la vie quotidienne. Supprimer la monotonie des lieux ou des époques. Transformer un arbre, par exemple, lenrouler de papier, lui ajouter des couleurs
Le côté éphémère de ce genre dintervention me paraît aussi fascinant.
J. R. — Oui, mais justement : où sont vos arbres ? Je nen vois aucun dans vos tableaux. Nous sommes dans un monde minéral, quelquefois animal. Mais dépourvu de végétaux. Les animaux sont donc sans contexte, placés uniquement en situation décorative. Pourquoi ?
E. B. — Daccord, là il ny en a pas ! Depuis que je fais de la peinture, jai travaillé par thèmes. Jai commencé par des visages, puis je suis venu dans le monde animal. Mais maintenant, je me lance dans des compositions. On ne verra plus une vache en tant que telle, un chat, etc. Je veux que ce soit encore une histoire, mais déjà décrite sur la toile. Que les éléments ne soient pas uniquement posés sur la toile. Je pense qualors, il y aura sans faute des arbres
À la réflexion, jen ai tout de même fait un, une fois, qui était tout couvert de choses, comme les animaux. Et jai fait aussi un « arbre à femmes » qui était plus érotique.
J. R. — Parlons maintenant de vos couleurs, dans la mesure où effectivement il ny a jamais une touche de noir. Nous sommes dans le monde du rêve agréable, doux, sur lequel on se laisse porter
E. B. — Les couleurs sont en laque glycéro, donc de la laque industrielle, je la trouve très agréable pour peindre, et cest ce qui leur donne leur aspect brillant. Je ne rajoute aucun vernis. Je fais mes mélanges, ce qui me permet de faire des approches de couleurs, sans avoir chaque fois les mêmes.
J. R. — Il me semble, comme nous lavons abordé plus haut, que vous vous rattachez au monde coloré dune création naïve. Une création qui se cherche, qui explore le monde pictural quelle na pas encore complètement appréhendé. Que vous vous rattachez au monde naïf par le caractère obsessionnel de votre pointillisme
quest-ce qui vous a amené à ce caractère obsessionnel du traitement des fonds ?
E. B. — Je ne sais pas trop, en fait, je me pose souvent la question. Comme de savoir si je ne devrais pas arrêter le tableau plus tôt, si je ne le remplis pas trop, par moments ? Quelquun ma suggéré de prendre des photos à différents moments, pour voir si jaurais été satisfait à telle ou telle étape ? Mais tant quil nest pas « plein », jai envie de continuer.
J. R. — En procédant autrement, comme on vous la conseillé, votre tableau serait-il aussi parfaitement équilibré ? Car cest ce côté « plein comme un uf » qui est remarquable et intéressant dans votre travail. Je crois surtout que vous ne devez pas vous préoccuper de ce que vous diront les uns ou les autres. Lun vous dira denlever les étoiles, lautre den ajouter ou den enlever
Vous êtes encore aux balbutiements de votre uvre, mais dores et déjà il faut faire absolument ce que vous avez envie de faire !
Simplement, il faut que vous ayez une idée de lendroit où vous souhaitez parvenir. Nous parlions duf à linstant. Il me semble que le mot convient bien, que dans chaque tableau, vous avez le petit poussin et tout ce qui le « nourrit » physiquement, et vous « nourrit » spirituellement? Ces ajouts obsessionnels contribuent énormément à la richesse de vos uvres. Et vous êtes un remarquable coloriste. Le plaisir est immense à regarder vos toiles, indépendamment du sujet qui est ludique. Je pense quon doit bien vivre, entouré de pareils tableaux ?
E. B. — Cest vrai que, pour moi, tant quil nest pas rempli, je nen suis pas satisfait. Cela se passe sans doute uniquement dans ma tête. Il mest arrivé den mettre au grenier parce quils ne me plaisaient pas trop. Une fois que je les avais repris et retravaillés, alors seulement jen étais satisfait. Mais vous dire pourquoi, jen serais incapable. Je suis daccord avec le plaisir de vivre entouré de mes uvres. Ceci ne mempêche pas dadmirer des uvres sobres, dépouillées.
Je dirai, pour terminer, quayant conscience de ne pas savoir dessiner, jamais je naurais osé me lancer. Jusquà ce que je découvre les peintres dEssaouira, au Maroc où jallais régulièrement travailler. Leur attitude ma donné le déclic, et je tiens à leur rendre hommage.
STÉPHANE CERUTTI
Comme nombre de créateurs de lArt singulier, Stéphane Cerutti a commencé par étudier la sculpture classique. Mais en souffrant du carcan quelle implique, et rêvant de sen libérer. Et voilà que le hasard la conduit un jour à visiter une grande exposition sur le thème de « La Boîte ». Il a alors « découvert » ce à quoi il aspirait intuitivement : des assemblages, des volumes variables, souvent fantaisistes, les notions dintérieur et dextérieur
toutes idées et libertés qui lui ont été une vraie révélation ! Désormais, plus desthétisme, plus de classicisme. Il a pris son envol et il ne sagit pas là dune expression vaine, mais bien dune métaphore vers une production éminemment personnelle, sorte de bestiaire hors de tout réalisme, plein de tendresse et doriginalité. uvres en mouvement, élancées, ascendantes ; dont la forme quelle quelle soit, évoque des oiseaux ; fragiles, vulnérables, antithèses peut-être des évidences de ses réalisations originelles. Et cette fragilité, cette vulnérabilité sont devenues le véritable moteur des créations actuelles.
Depuis lors, chacune des uvres naissantes est, pour Stéphane Cerutti, loccasion dun véritable plaisir physique, dune sorte de retour vers des attitudes de lenfance ; prétextes à se mettre à quatre pattes et, tel le garçonnet de naguère avec ses cubes, de manipuler les pièces de bois préalablement découpées de façon aléatoire, tenter des alliances de formes, tâtonner jusquà ce que soit atteinte la combinaison idéale : Montagnard, cet artiste sait que la patience est primordiale ; quune marche vers un sommet doit se faire à petites étapes
Ainsi procède-t-il, en ayant cependant le sentiment que le seul savoir et la seule patience sont insuffisants ; quil lui faut faire appel à toutes ses facultés créatrices, allier des talents darchitecte aux arcanes dun imaginaire le plus vif
Enfin, franchies les difficultés de la composition, de même quun orfèvre désirant nieller lor dun bijou se pencherait longuement dessus pour en enjoliver les divers éléments, lartiste en vient à la pyrogravure.
Commence alors une longue histoire d'amour entre lui et son sujet. Travail de fine ciselure au cours duquel il agit de manière à ce que chaque ligne, chaque cercle, chaque point
joue de la ligne, du cercle ou du point précédents. Il conforte par la façon de les entrecroiser limpression ascendante de lensemble ; crée, entre les pièces, un lien indissoluble ; déploie toute sa fantaisie pour orner au moyen de sa pointe brûlante, ce bois encore impersonnel; le piqueter d'infimes pointillés, le guillocher de petites lignes brisées ou onduleuses, en fleuronner les angles, incruster de motifs géométriques les encadrements
De questionnements en certitudes, de plaisir en jubilation, Stéphane Cerutti aborde les couleurs. Il va de soi, quhormis le pur contentement de les coordonner esthétiquement, il connaît celui de marier leur éclat en fonction des formes préalables, en des superpositions de rouges vifs, des encorbellements de surfaces flamboyantes, des marqueteries de jaunes éclatants, des aplats de bleu-pervenche ou de vert-jade
À ces quatre couleurs dont les combinaisons font exploser son univers, le sculpteur devenu peintre concède quelques nuances provoquées par des surlignages ; quelques variantes perdues dans les intrications des fonds ; quelques plages de blanc qui génèrent des contrastes, instaurent des équilibres, engendrent la « vie » des objets. Car Stéphane Cerutti possède au plus haut point le sens du mouvement : Et son but premier est de faire que ces assemblages soient des sculptures légères, aériennes certes, mais aussi ludiques.
Quelles soient des jouets, finalement, que chacun aimerait toucher ! Toucher ! Voilà la faveur insigne que fait ce créateur à ses visiteurs : car, autre volet de son oeuvre, il y a le son. La plupart des sculptures de Stéphane Cerutti sont sonores. Et le créateur de cette osmose formes-sons réclame cette originalité (émouvante pour quiconque), comme une revanche, une compensation à tout le moins, une parade à la vie qui lui a donné un corps handicapé, le privant du bonheur dêtre musicien, lobligeant à uvrer pour développer au maximum ses facultés auditives et tactiles. Ces modulations que peuvent émettre ses sculptures nont rien de factice, rien dun ajout de dernière minute, rien dune fantaisie après coup : Bien au contraire, chaque oeuvre est « née dun son » : tout se passe comme si un air obsessionnel envahissait soudain la tête de lartiste, lentraînait à commencer son travail, et laccompagnait jusquà la fin ! Rien de savant dans ces sonorités. Au contraire. Lartiste étant par ailleurs concerné par les traditions, choisit des fragments de comptines chantées, facilement reconnaissables. Cette alliance de laspect et de lair est donc primordiale dans son uvre. Et peut-être le jeu de mots sur lair (de latmosphère), et lair (de musique) résume-t-il toutes les aspirations de lartiste : Son corps est cloué au sol, mais comme celui dIcare, son esprit prend son essor. Ses mains et son cur transmettent son rêve, ses nostalgies à lobjet dont la beauté et la parfaite harmonie suscitent chez le visiteur même rêve, semblable nostalgie. À ce dernier de briser le tabou, oser tendre la main et appuyer sur les touches adéquates pour entendre, exécuté pour lui : Au clair de la lune, Cadet Roussel ou un fragment de musique classique
Saisir sa chance et jouir de toutes ses forces de cette rarissime occasion — celles des autres créateurs restant muettes, « interdites » car données « à voir » uniquement — de toucher, d « écouter » des sculptures !
ROBERT CHAUSSE
Jeanine Rivais — Parlez-nous un peu de vous, de votre vie, de vos aspirations.
Robert Chausse — Adolescent, jaurais aimé aller aux Beaux-arts mais mes parents nont pas voulu. « Chassez le naturel, il revient au galop » : dès mon entrée dans la vie active, jai décidé davoir tout de même une activité artistique. Jai donc passé une licence pour être professeur dArts plastiques. Je me suis très vite rendu compte que je nétais pas fait pour lenseignement. Jai bifurqué vers la publicité comme concepteur, mais ce que je naimais pas dans cette branche, cétait le côté consommation à tout prix. Je voulais avoir quelque chose de singulier, alors je me suis lancé dans la création. Un jour, quelquun ma dit que je faisais de lArt singulier.
J. R. — Votre monde est extrêmement coloré. Mais il me semble que nous avons devant nous deux étapes au moins, lune où lon pourrait parler de réalisme ; et lautre très onirique.
R. C. — Oui, tout à fait.
J. R. — Parlons dabord du village, avec ses escaliers, son décor particulier
R. C. — En fait, ces uvres-là ont été réalisées par mes enfants. Javais été invité à exposer dans une MJC, justement parce que je peins avec eux. Les organisateurs avaient donc appelé les tableaux « uvres à 6 mains », « à 4 mains »
Cétait sur le thème de lescalier, dans le quartier de La Croix-Rousse à Lyon.
J. R. — Dans ces conditions, quelle est la part de vos enfants, et quelle est la vôtre ? Vous êtes apparemment responsable de la structure, des maisons. Ceci dit, vous avez introduit une perspective sur votre escalier qui nest certainement pas le travail des enfants.
R. C. — En fait, je leur avais donné trois éléments : lescalier en perspective, lescalier vu de profil et lescalier en vis, comme dans les vieilles maisons de la Renaissance. Et je les avais laissés libres de les placer à leur guise dans le dessin.
J. R. — Ce quils ont introduit, cest lescalier à la fois intérieur et extérieur, cest-à-dire quon le voit à travers le mur.
R. C. — Oui. Ils étaient dautant plus motivés quil sagissait de leur quartier, puisquils habitent à la Croix-Rousse.
J. R. Par contre, même sil sagit encore de collaboration, ce couple en train de crier, aux yeux exorbités, me semble surtout de vous ? Quel est le rapport entre ce tableau et les autres ? Et pourquoi criez-vous ainsi ?
R. C. — Il ny a pas de rapport entre ce tableau et les autres. Ce tableau se voulait un peu revendicatif. Cétait une sorte de message contre la mal-bouffe !
J. R. — Ces gens sont donc en train de manger, et visiblement ils ne se régalent pas du tout ! Il vous faut, maintenant, lenvoyer à José Bové !
R. C. — Oui. Jen avais déjà fait un avec un hamburger, mais je lai vendu. Il sagissait dun couple qui partageait un hamburger et qui nétait pas du tout content !
J. R. — Nous en venons donc à vos tableaux déstructurés. Ce mot vous convient-il ?
R. C. — Oui. Je pars du désordre et je tends vers lordre. Au départ, je jette de lencre de Chine sur une toile blanche. Jobtiens donc des taches totalement aléatoires. À partir de là, je les circonscris de couleurs différentes. Et dans limbroglio de couleurs, je parviens à créer des personnages qui apparaissent petit à petit.
J. R. — On peut donc dire que sur ce fond, némergent que des silhouettes ?
R. C. — Voilà. Je veux juste guider le regard, sans rien imposer. À la limite, chacun peut y voir autre chose que ce que jy vois. Je fais surgir un élément, mais chacun peut linterpréter.
J. R. — Il semble que dans ces personnages un peu diffus, la seule chose qui soit matérielle, soit la bouche hurlante, et les yeux exorbités comme sils étaient effrayés ou en colère. Ils nont rien dautre de réaliste. Le reste nest que silhouette.
R. C. — Cest que jai voulu exprimer lesprit plus que le corps, lâme des personnages. Leur aura, peut-être.
J. R. — Il me semble que vous procédez mais peut-être ne serez-vous pas daccord- comme un dessinateur. Il a une idée quil veut exprimer, les traits du personnage devront donc être suffisamment évocateurs pour y parvenir. Chez vous, ce sont lil et la bouche qui expriment votre pensée originelle. Les membres sont dans une sorte de géométrie non-fonctionnelle, parce quau fond, ils ne vous sont pas nécessaires pour exprimer votre pensée intime ?
R. C. — Oui. Je suis daccord. Mais certaines parties que vous venez de découvrir ne sont pas volontaires. Ceci est dû à la liberté que je me laisse pour que chacun, à son tour, soit libre de son interprétation. Je travaille avec la musique très forte, de sorte quil mest impossible de réfléchir. Je suis vraiment dans des actes automatiques. Maintenant que vous me dites ce que vous voyez, je le vois, mais au départ je nen avais pas conscience. En fait, je ne voulais pas faire plusieurs personnages.
J. R. — Tout de même, certains sont retravaillés, vous ne les avez pas laissés tels que votre description de tout à lheure suggérait quils aient pu être ? Deux personnages créés avec ce qui ressemble à du carton gondolé ?
R. C. — Oui, jutilise le carton, à cause de son aspect rythmé. Cela crée des effets intéressants.
J. R. — Mais dans ce cas, vous avez retravaillé les personnages, ou vous avez retravaillé le fond qui est une fois encore multiforme, très déstructuré et très « chargé » ? Il me semble que sur certains tableaux, lesthétique prime sur le « dit ». Quen pensez-vous ?
R. C. — Jai re-foncé les personnages. Ce sont des insectes, en fait. Jai intitulé ces tableaux Le peuple de lherbe, parce que je pensais à ces organismes protéiformes que lon peut observer dans des microscopes. Ce sont des souvenirs qui ont ressurgi de vieux cours de Sciences naturelles. Mais tout cela est aussi fantasmé. Jai pensé à des êtres unicellulaires, mais ils ne sont pas forcément proches de la réalité.
J. R. — Mais ils ont des jambes !
R. C. — Oui. Mais il y a aussi les noyaux ; tout ce que, peut-être, on peut voir dans une cellule ?
J. R. — Est-ce parce que vous les avez considérés comme des insectes quils sont beaucoup plus décoratifs ?
R. C. — Oui, peut-être. En même temps, je cherche quelque chose dagréable à regarder.
J. R. — Par moments, de façon très épisodique, vous ajoutez un petit collage, une petite pierre, un petit escargot
Quest-ce que vous pensez apporter en procédant ainsi ?
R. C. — Ce sont des objets qui font partie de mon quotidien, que jai trouvés et pris la peine de ramasser. Cest donc comme si je laissais sur le tableau un peu de moi-même. Comme Christian Boltanski qui travaille sur des mythologies personnelles, etc. Cest aussi pour créer une confusion entre lobjet réel et lobjet représenté. Jaime bien que les gens se demandent si cest peint ou simplement collé. Même si souvent on me le reproche. En fait, ce doit être un peu maladif, mais chez moi je récupère tout ce qui devrait être jeté, les vieux couvercles, certains papiers, tous les trésors jetés dans les poubelles
et je les ajoute comme autant de petites cartes de visite. Et puis, cela joue avec la lumière : la peinture étant mate, seules les parties ajoutées laccrochent. Cest un peu impertinent de mettre sur la toile comme un objet précieux quelque chose qui, en fait, est de lordre du déchet. Bien sûr, cela a déjà été fait. Mais cest justement ce qui mintéresse dans la démarche de ces artistes.
J. R. — Sur dautres tableaux, vous conservez le principe des projections, et la présence des insectes
R. C. — Là, en fait ce sont des idées que jai largement empruntées à mes enfants. Javais un peu honte, mais cétait tellement tentant ! Jai fait toute une théorie sur ma peinture, et jai appelé cette série Lenfance de lart.
J. R. — Y a-t-il quelque chose que vous souhaitiez ajouter à ce que nous venons de dire ?
R. C. — Vous mavez dit au début de notre entretien que vous trouviez mon travail très coloré. En effet, jai employé pour expliquer ma démarche le terme d« hypercolorisme ». Une couleur en appelle une autre, et cela mempêche de tomber dans lacadémisme. Jaimerais vraiment quon me dise que mes peintures ressemblent à celles des Aborigènes.
J. R. — Ce serait étonnant, car les peintures aborigènes sont infiniment structurées, basées sur des symétries, alors que ce qui caractérise les vôtres cest la non-structure, la folie, mais une folie très positive. Et cest ce qui en fait la richesse.
Mise à part la complicité familiale dont lévidence simpose, quest-ce que cela vous apporte de travailler avec vos enfants, ou de leur emprunter des idées ?
R. C. — Cela me ramène à des souffrances dans ma vie familiale, une séparation qui était de fraîche date. Jai voulu les associer à mon travail pour quils laissent leurs propres traces sur mes tableaux.
J. R. — Il sagit donc là dune démarche affective, très psychologique ?
R. C. — Très affective, en effet. Jai envie que mes enfants soient fiers de leur père. Jajouterai que jaimerais bien créer chez eux des vocations, puisque moi, jai été contrarié par mes parents. Ce qui me ferait le plus plaisir, cest que mes enfants me disent un jour quils ont envie dêtre peintres, dessinateurs, travailler dans le textile ou le théâtre.
Et puis, je voudrais dire que jai intitulé toute cette série de toiles Les couleurs des jardins des délices, en hommage aux tableaux de Jérôme Bosch que je métais interdit détudier en détail. Quand je les ai vues, par la suite, jai remarqué quil y avait une Fontaine de Jouvence. Or, sans le savoir, jai appelé lun de mes tableaux Fontaine de Jouvence. Sans parler de réincarnation, je trouve intéressant davoir eu la même idée.
J. R. — Cest de la culture intuitive.
R. C. — Mais il est vrai que cest lun des peintres qui mont le plus impressionné quand jai commencé à feuilleter des livres dart. Cétait un peu un hommage que je lui voulais rendre. Et puis, en employant le terme de « Jardin des délices », on peut toujours agrandir ce jardin. Donc on peut toujours ajouter des toiles comme on planterait de nouveaux arbres.
J. R. — Mais attention, lorsquil devient trop peuplé, il nest plus « de délices » ! Il devient le monde réel, et perd son côté onirique !
R. C. — Mais cest aussi un jardin pour les enfants, le jardin des premiers jeux, des premiers souvenirs. Dailleurs, il y a un tableau que javais intitulé La Fontaine du Capitaine Nemo parce que je lavais imaginé en fonction des fontaines de lenfance, lorsquon joue avec un bout de bois qui est un sous-marin
Jules Verne, aussi, ma beaucoup fait rêver.
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