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VALÉRIE BIDAUD
Jeanine Rivais — Valérie Bidaud, voulez-vous nous parler un peu de vous ?
Valérie Bidaud — Je suis sculpteur. Jai fréquenté les Beaux-arts, étudié un peu darchitecture. Jai créé une petite entreprise de personnages qui a marché très fort, très vite. Je me suis arrêtée à la naissance de mon premier enfant. Je me suis remise à la peinture depuis cinq ans. Depuis que mes enfants me laissent le temps. Et désormais je prends le temps à cent pour cent.
J. R. — Quappelez-vous une « petite entreprise de personnages » ?
V. B. — Des moulages, que jai diffusés à travers des salons parisiens dArt-déco. Cela ma donné un savoir-faire qui ma été très utile.
J. R. — Deux choses me semblent évidentes dans vos sculptures, et ce nest sans doute pas original de le dire — énormes et dérisoires !
V. B. — Cest assez joli ! Oui, je suis daccord. Il y a un côté très massif dans ce que je fais ; de très large dans la facture de la sculpture. Par contre, quand je viens à la peinture, je deviens beaucoup plus appliquée. Mais je ne peux pas laisser mes sculptures sans les peindre, il faut absolument que je mette des couleurs dessus. Jai une formation de peintre au départ. Je suis venue à la sculpture, pour échapper à une technique qui me rattrapait tout le temps, finalement. Il a fallu que je me mette un peu en péril. Le fait de faire de la sculpture ma permis de jouer beaucoup plus. Et ma donné une liberté que je navais plus en peinture.
J. R. — Doù vient lobsession du poisson ?
V. B. — Ce nest pas forcément une obsession. Il se trouve que je suis originaire dEtretat, que jarrive en passant par la Réunion où jai fait une petite plongée. Quand je me suis remise à travailler, ma recherche est partie dans tous les sens. Et quand on ma demandé dexposer, javais des choses très différentes, il a donc fallu que jorganise un peu mon travail. Le poisson est venu tout simplement. Mais il est vrai que cest un thème suffisamment large et précis pour permettre de raconter des tas de choses.
J. R. — Il me semble que tous vos personnages sont féminins, quil ny a pas dhommes ?
V. B. — Cela nest pas aussi évident. Je crois que des hommes peuvent y voir autre chose ; quil ny a pas forcément que du féminin. Chacun voit ce quil a envie de voir.
J. R. — Chaque personnage et pour moi, il sagit bien de femmes semble commencer de façon presque hyperréaliste. « Elle » na pas de membres la plupart du temps. Et dun seul coup, elle est atteinte dans son intégrité par ce poisson qui se greffe comme un siamois sur son buste. Pourquoi ce choix ?
V. B. — Cest un jeu. Je joue. Je crois quil ne faut pas aller chercher trop loin. Il faut se laisser aller à ce quon voit, sans essayer de le décortiquer. Tout le monde y voit des choses différentes. Les uns parlent de féminité, les autres daccouchement
J. R. — En loccurrence, je nai pas limpression quelle accouche de ce poisson, mais quil est greffé à la place de son bras ?
V. B. — Non. Dautres ont limpression quelle se fait manger, etc.
J. R. — Cet appendice-poisson peut plutôt apparaître comme une infirmité. À chaque fois, ce poisson a pris la place dun membre.
V. B. — Vous le sentez ainsi. Mais je minterdirai dy répondre parce que justement, jai des échos tellement différents ! Chaque personne y voit quelque chose dintime. La majorité y voit un accouchement. A part un léger dérapage avec celle qui a la jambe en lair, toutes ont les jambes bien fixées au sol. Il y a quand même des membres
J. R. — Des membres inférieurs, oui. Mais pas de membres supérieurs ou alors atrophiés.
V. B. — Finalement, elles nen ont pas besoin, parce que ce sont des personnages un peu aquatiques. La sculpture ma justement donné cette liberté.
J. R. — Si vous considérez la symbolique récurrente de ces anatomies, on peut dire quelles peuvent « aller quelque part », mais quelles ne peuvent ni « prendre », ni « serrer quelquun dans leurs bras ».
V. B. — Elles prennent ou elles se font prendre sans avoir besoin de ces bras. Cela me donne la liberté de les placer dans des positions pas agressives du tout. Elles jouent. Elles sont tout le temps en train de danser finalement.
J. R. — Justement, nous sommes dans une sorte de paradoxe : elles sont énormes, et très mobiles. Pourquoi ce choix de les faire si grosses ?
V. B. — Elles sont en effet très massives, très actives, très fixées
Actuellement, jessaie de les rapetisser, mais je crois que jai un grand besoin de monumental. Cest peut-être le fait de navoir pas pu travailler pendant quelques années ? Jai toujours vu grand, mais là tout mest permis, donc je le fais.
J. R. — Ce qui est remarquable, cest le côté très décoratif, très sophistiqué de leurs vêtements. Ils sont « brodés », rebrodés, tatoués
avec une infinie précision, un très grand sens du décoratif.
V. B. — Oui, par rapport à la sculpture qui est très brute ; où je laisse apparaître les coups de couteau ; que je ne polis pas.
J. R. — Quel matériau employez-vous ? Est-ce du papier mâché ?
V. B. — Pas du tout ! Je fais une armature de grillage, puis je travaille au staff et enfin à la résine. Je dois aussi vous dire que je ne dessine jamais ces « personnes ». Je les fabrique complètement, elles sont faites mentalement. En fait, je sais exactement où je veux aller. Le hasard na pas de place dans ce travail. Avec la résine, il faut que le personnage soit monté rapidement.
J. R. — Pourquoi ce désir paradoxal de les faire énormes et de les rendre précieuses ? Vous pensez que cela ajoute à leur côté féminin ?
V. B. — Je travaille par petites séries. Quand jai ainsi constitué une sorte de petite famille toute blanche, il y a des moments où jaurais envie de les laisser telles quelles. Mais cest impossible. Je narrive pas à marrêter. Il faut absolument que je passe à la couleur. Et la couleur, cest un jeu, cest du plaisir pur. Je passe beaucoup de temps à peindre ; jai beaucoup de plaisir à harmoniser les couleurs, les choisir, etc. Passer du temps dessus, fait partie de la sculpture.
J. R. — Pourquoi, sur un si gros corps, une si petite tête ?
V. B. — Vous trouvez ?
J. R. — Absolument. Quelquefois, elles sont un peu agrandies par un capuchon, par une coiffure monumentale, mais dune façon générale, elles sont très petites.
V. B. — Cest peut-être la féminité que je mets en avant.
J. R. — Jen reviens à lidée de paradoxe, parce que malgré leurs proportions, je les trouve très féminines. Par contre leurs têtes nont rien de féminin. De plus, elles ont toutes lair vieilles. Et comme ces personnes sont toutes dans une occupation ultra-quotidienne, on na pas le sentiment que leur visage corresponde au côté sophistiqué de leur corps.
V. B. — Oui. De toutes façons, je pense que ces visages nexpriment que des interrogations. Quelles ont toutes un regard interrogatif. Elles ne fixent personne, elles regardent au loin, souvent en lair, je crois quelles sinterrogent. Donner la réponse, mest impossible, je ne lai pas.
J. R. — Dommage, car cétait ma question suivante. Quelle que soit leur position, elles sont tournées vers le ciel : que font-elles ? Le prennent-elles à témoin ? Sinon, que regardent-elles ?
V. B. — Le fait de me remettre à travailler ma remise dans des interrogations. Et je crois que mes sculptures sont là pour méviter de les exprimer platement. Cela me gêne un peu de donner des explications. Je crois quen les regardant, on voit que cest une respiration. Quelles cherchent de lair et quelles le trouvent ?
J. R. — Vraisemblablement, car elles ont toutes lair très heureuses.
V. B. — Je pense que oui.
BLAISE
Il semble bien que Blaise soit uniquement préoccupé du corps, et de la relation de couple, quil décline lun et lautre dans toutes les variations possibles. Mais quelle que soit sa formulation, les deux protagonistes, stylisés au maximum, se retrouvent dans une relation très fusionnelle, à tel point que parfois seules les couleurs, lune noire, lautre dun bleu électrique, suggèrent quils sont deux.
Ainsi lartiste va-t-il de labstraction de deux formes juxtaposées réalisées sur une base carrée qui se serait rompue à la suite dun choc, et où lemboîtement serait devenu aléatoire ; à celle dune unique forme très longiligne, où les « comparses » sont enlacés en volutes ascensionnelles, confondus, à peine ébauchés. Cette création abstraite est harmonie, à la fois plénitude et ductilité des formes. Cependant, avec dautres uvres, Blaise passe tour à tour par une figuration très primitive, réalisée avec des éléments prélevés sur un mannequin, combinés à des matériaux de récupération comme cette faux qui tient lieu de tête ; ou par une autre figuration dans laquelle le bas du corps jusquà la ceinture, est très réaliste, prélevé là encore sur un mannequin, tandis que, symboliques, les deux fléaux dune balance constituent les membres supérieurs et la tête. Symbolique encore, mélange de réalité et de fiction, ce personnage-tronc au bas du corps noir monobloc tel celui des totems, tandis que le haut, bleu, comme engoncé dans ce noir dont il essaierait de sextraire, présente deux bras ailés, levés en un geste denvol. Faut-il, face à toutes ces variantes, sen tenir à lidée dune recherche purement esthétique ? Ou, faut-il penser quau-delà, Blaise prétend, par ces objets empruntés auxquels sajoutent robe sophistiquée, luxueux réticule, etc. dénoncer la société de consommation ; par ces fléaux, affirmer légalité des sexes ? Rien ne permet de pencher pour une hypothèse plutôt que pour lautre. Mais si la deuxième démarche était la bonne, quelle serait la valeur de dénonciation des uvres abstraites ?
Même dilemme lorsquil sagit daffirmer en quel matériau est réalisé tel ensemble : Ici, les plaques quadrangulaires ressemblent à de lardoise ; là, ce tronc nest-il pas de bois ; ce mannequin de résine ; cette volute de bronze ? Il nest permis que de supputer, à cause toujours de la peinture qui recouvre le tout et prolonge le mystère. Peut-être le choix du matériau nest-il pas essentiel, pour Blaise ? À moins, au contraire, quà travers la peinture, il attende de la chaleur du végétal, de la froideur du minéral, de labsence de toute aspérité de la résine
des réponses précises ?
Mais quel que soit ce choix, mystère encore le paradoxe par lequel, proposant des personnages statiques, il crée néanmoins une impression de mouvement ; si ce nest que simpose à lévidence une relation intime entre surfaces, volumes et espace investi par la sculpture ; que chaque relief prend, sous sa main, des courbures douces et élégantes, chaque anfractuosité multiplie les variations de la lumière, donnant à ses anatomies massives ou filiformes, nucléées ou lisses, articulées sans que jamais le moindre angle aigu vienne durcir les rythmes, une connotation poétique. Et que, finalement, à travers cette recherche formelle, sans esquisses préliminaires, ces personnages lancés spontanément par Blaise à lassaut de la vie, constituent une sorte de mythologie personnelle du couple et génèrent un art sensuel et sensible issu d'un esprit profondément humain.
JEAN-MARC BLONDÉ
Handicapé mental relativement léger, Jean-Marc Blondé fréquente, depuis 1990, les ateliers du « Centre-Ressources Terre », du foyer daccueil et de promotion Hubert Pascal, à Nîmes. Lentretien sest déroulé en présence et avec la participation de son éducatrice Annette Gibert.
Jeanine Rivais — Jean-Marc, vous pouvez nous parler un peu de votre vie ?
Jean-Marc Blondé — Jhabite à Manduel.
J. R. — Vous vivez chez vos parents, ou dans une institution ?
J-M. B. — Je vis chez mes parents.
J. R. — Y a-t-il longtemps que vous faites des sculptures ?
J-M. B. — Oui. Il y a environ dix ans. Jai commencé par des petites.
J. R. — Pourquoi en êtes-vous venu aux grandes ? Les petites étaient déjà magnifiques. Est-ce parce que vous-même aviez grandi ?
J-M. B. — Jai dit à Annette que je préférais les grandes tailles.
J. R. — Quest-ce que les grandes vous donnent, que les petites ne vous donnaient pas. Pourquoi est-ce mieux de faire des grandes ?
J-M. B. — Parce que cest ma grande passion.
Annette Gibert, l'éducatrice — Il est venu aux grands formats voilà trois ans, après avoir vu, au Festival de Banne, un tableau qui couvrait tout le fond des Écuries, et sur lequel se trouvait un immense portrait. Cétait une femme. Ce tableau la énormément impressionné. Ce jour-là, il ma dit : « Maintenant, je ne vais faire que des grandes femmes avec des gros seins ».
J. R. — Cest vrai quelles sont bien proportionnées, et plantureuses. Pourquoi, par contre, ont-elles de toutes petites têtes ?
J-M. B. — Je nai pas pu faire autrement. Sur le tableau, cétait comme ça, alors je leur ai fait des petites têtes.
A. G. — Cest vrai. Cétait un gros buste et une petite tête.
J. R. — Jai vu que vous peigniez aussi. Est-ce que ce sont des portraits de vous, ou de gens que vous connaissez ?
J-M. B. — Non, ceux-là, jai copié sur Van Gogh. Dautres sont imaginaires.
J. R. — Que représente pour vous la peinture, par rapport à la sculpture ? Est-ce que cest mieux, ou pas ?
J-M. B. — Jai adoré cela. Mais jai arrêté la peinture parce que jen avais marre. ça ne me convenait pas bien.
A. G. — Il a abandonné la peinture au moment où il est passé aux grandes sculptures. Avant, il fréquentait les deux ateliers de peinture et sculpture. Je minterroge, depuis que vous lui avez posé la question sur ce que lui donne la sculpture par rapport à la peinture ? Quand il travaille, il se parle sans arrêt. Il explique : « Je le fais comme ci, comme ça
». Il est sans cesse dans un problème de construction, déchafaudage, de mise en place des choses. Je me dis quen peinture, comme vous lavez remarqué, il ne dispose que de deux dimensions, et le sujet est posé sur la toile. Tandis quen sculpture, il doit résoudre les problèmes de structures, déquilibres. Cela lintéresse, le stimule.
J. R. — Je crois quil y a aussi le plaisir de la main : quand il fait une peinture, il se contente de tenir le pinceau. Mais quand il fait une sculpture, il caresse la terre, puis la forme ; il communie avec elles. Est-ce que cest cela qui est mieux ?
J-M. B. — Oui.
J. R. — Il y a sûrement un côté sensuel qui lintéresse ?
A. G. — Oui. Je lai vu faire les cheveux, il sapplique, il raconte quelles proportions il va leur donner. Il est exact que le travail des mains est très provocateur.
J-M. B. — Hier, jai vu les sculptures dun autre sculpteur (celles de Michel Smolec qui exposait dans latelier de Lamo et qui était ravi de le voir se réjouir et lentendre sexclamer). Elles mont beaucoup plu. Et jai décidé de faire des socles comme les siens. Je dessine des projets.
J. R. — Ceci mamène à une autre question — Quand vous pensez à un personnage, vous dessinez toujours des modèles ? Pourquoi ? Est-ce pour bien vous mettre ce nouveau personnage en tête ?
A. G. — Je crois que vous avez raison, et quil dessine pour sassurer quil veut bien faire cette forme-là, dans cette position-là, avec cette architecture-là.
J. R. Vous craignez des mauvaises surprises ? Mais ces dessins, que représentent-ils ? Le devant, le derrière ?
J-M. B. En plein devant. Toujours.
A. G. — Moi je crois que tu fais le dessin pour timaginer la forme, un peu pour te raconter ton histoire, comment tu vas lasseoir, quelle taille elle aura, si elle aura ou non des collants rayés...
Après seulement, il se lance dans la sculpture. Il se peut quelle évolue un peu, mais il a lhistoire de la personne. Ce quil ajoute et qui nest pas sur le dessin, vient comme la suite dune histoire quil se raconte au fur et à mesure.
J. R. — Je remarque que les vêtements de vos femmes peintes sont très sobres, dune seule couleur, souvent même on ne voit pas le vêtement, il est perdu dans le fond. Tandis que les sculptures sont habillées de façon très coquette. Est-ce que cest un plaisir d « habiller » des femmes ?
J-M. B. — Oui. Cest un plaisir.
J. R. — Quand vous voulez faire un vêtement de femme, elle a un corsage dune façon, la jupe autrement, et les collants encore différents. Il a fallu que vous réfléchissiez pour créer tous ces vêtements ? Dautant quils vont très bien ensemble. A quoi pensez-vous quand vous faites ces vêtements si différents, quand vous composez ces couleurs pour les réaliser ?
J-M. B. — Cest ma grande passion. Jaime bien faire comme ça.
A. G. — Je me souviens que, quand nous avons sorti les jambes du four, les bas à rayures étaient tout marron. Ils ne lui plaisaient pas. Il voulait absolument des rayures. Alors, je lui ai proposé dautres couleurs, et nous avons fait recuire les jambes.
J. R. — Quel est, selon vous, le rôle de latelier dArt-thérapie ?
A. G. — Je pense que cela soigne. Mais je ne sais pas qui est le thérapeute ? Je pense quil se soigne lui-même, à en juger par la passion quil met et la rêverie quil installe. Moi, je ne me dis pas thérapeute, vous voyez la nuance ? Je lui donne la technicité. Quand je sens que cela va seffondrer, je peux lui proposer de tenir la sculpture pendant quil la structure. Dans le four, je peux lui donner les éléments pour quil obtienne les couleurs quil veut. Nous faisons des nuanciers, il améliore la technique chaque fois
En aucun cas, je ne me situe en analyste. Je ne lui demande pas ce que cela veut dire pour lui. Je ne linterroge pas sur ce quest sa vie. Cela lui appartient. Mais il est vrai quau fil des années, à force de construire, il se construit. Il saccroche à des choses. Il est plus stable, moins angoissé.
J. R. — Vous navez jamais eu envie de sculpter autre chose que des personnages ?
J-M. B. — Non. Que des personnages.
J. R. — Et vous navez pas envie de mettre ensemble plusieurs personnages qui vous permettraient dimaginer une histoire commune ?
J-M. B. — Non. À part quelques sculptures que jai faites au Maroc.
A. G. — Cétait dans un atelier de potier. Le potier voulait lui faire faire des choses avec sa propre technique.
Vous dites « raconter des histoires » : je me souviens que lors de notre départ pour le Maroc, il sétait un peu angoissé au moment du départ des bagages dans le souterrain, et il avait imaginé toute une histoire à partir de la personne qui les surveillait, celle qui les passait aux rayons X
Il y a donc bien une histoire en lui.
J. R. — Cest justement, ce que je voulais vous demander : quand vous sculptez un personnage, quest-ce que lui, ce personnage, pense de vous ?
J-M. B. — Elles me regardent. Et elles disent : « Quil est beau, ce gars-là » !
J. R. — Et jajouterai, pour conclure : « Quil a du talent, ce gars-là » !
RAPHAËLLE BONNARD-LAVAUD
Jeanine Rivais — Voulez-vous nous parler un peu de vous, de votre peinture ? Ensuite, nous dirons que, exposant dans léglise de Banne, vous êtes « Celle par qui le scandale arrive », et nous essaierons dexpliquer pourquoi ?
Raphaëlle Bonnard-Lavaud — Jai fait des études de peinture. La peinture est donc arrivée tout doucement dans ma vie. Ma mère est peintre, elle mavait donné son feu vert. Javais le choix entre Sciences Po et la peinture. Jai choisi cette dernière, sans savoir à cette époque que je deviendrais tellement passionnée. Je ne lâche plus le pinceau. Jai commencé par des peintures pas très originales. Puis, il y a eu dans ma vie un passage qui ma fait changer. Jen suis venue à une création beaucoup plus personnelle. Rien nest peint sur le vif. Tout est création de lintérieur, pur imaginaire.
J. R. — Il semble que vos personnages soient non pas érotiques, mais dans une relation un peu amoureuse. Nous sommes dans le monde des caresses ? Un monde allusif, sans aucune provocation. Subséquemment, pouvez-vous essayer de deviner pourquoi vos uvres qui sont dans cette église, ont pu provoquer un scandale ?
R. B-L. — Le prêtre les trouve très bien, les organisateurs également. Ce sont des gens qui fréquentent habituellement léglise qui ont téléphoné au curé. Deux uvres les ont gênés, ils les ont trouvées trop réalistes. Il y a des uvres dautres artistes qui, à mon avis, sont beaucoup plus réalistes, mais elles nont pas été vues. Alors que les miennes gênent parce quelles sont énormes, et très dessinées. On peut toujours sinterroger sur le caractère inattendu des réactions du public.
J. R. — À aucun moment, vous ne faites des personnages complets. Ils sont tous vus jusquà la poitrine
Pourquoi cette récurrence du corps tronqué ?
R. B-L. — Non, pour certains, le corps entier est là. Mais il est vrai que jai souvent envie de prendre une partie pour laccentuer. Prendre tout le corps ? Le corps cest beau ; mais les jambes, cest beau ; une tête, cest beau
Pourquoi alors ne pas me concentrer sur telle partie ? Mais cest surtout le visage qui mintéresse.
J. R. — Le visage, lexpression du visage dans un moment dintimité, de complicité, un état de couple ?
R. B-L. — Pas forcément. Ce peut être de lamitié. Un moment de partage. Après, chacun y voit ce quil veut. Une relation entre deux personnes vivant dans une complicité. Pas deux personnes indifférentes lune à lautre.
J. R. — Elles sont toujours extrêmement stylisées. Comme si vous aviez pris votre plume pour les rendre presque caricaturales par moments.
R. B-L. — Oui, tout à fait. Le peintre cherche sa manière de dire les choses. Pour moi, une femme est ainsi, cest ma manière de la voir intérieurement.
J. R. — Vous voulez dire que la femme se définit par un cou immense, une tête très raboteuse ?
R. B-L. — Elle cherche une énergie intérieure dans le cou et la tête. Jessaie de faire ressortir cette énergie à travers la forme. Que la forme soutienne cette énergie. Une peinture, ce nest pas lextérieur, cest comme pour les gens, cest ce quil y a dedans. Lénergie, je la vois, je la situe, je la sens, et je la peins. Je ne peins pas lextérieur.
J. R. — Vous parlez de la femme, mais ne diriez-vous pas quil y a en même temps des hommes ? Et que, si tel est le cas, ils sont très féminins ? Pourquoi votre travail est assez difficile à formuler- certains ont-ils les yeux « à la bonne place », alors que chez dautres, ils sont complètement déformés, ou placés ailleurs quà lendroit où on les attendrait ?
R. B-L. — Celui-ci est en fait le trou de loreille !
J. R. — Mais il a tellement lair dun il que je minterrogeais !
R. B-L. — Au fond, cela ne serait pas impossible, parce que je mets des yeux partout. Les yeux représentent souvent un problème. Je fais un il qui appartient à la « personne », et un second qui est à lautre. Cest un peu fusionnel.
J. R. — Est-ce parce que vous attachez une valeur psychanalytique à lil ? Pourquoi ce jeu sur la place et la relation ?
R. B-L. — Non, je ne pense pas. Il ny a aucune conscience de « dit » quand je travaille. Je ne vois les choses quaprès. Cela peut paraître très prétentieux, mais je veux être libre quand je peins, parce que cest ma liberté de vie. Cest mon air, sans lequel je ne pourrais pas vivre. Je nai donc aucun regard, aucune censure sur ce que je fais. Après, soit je jette, soit je garde, soit jaccepte de montrer
La seule réflexion que je fais, au cours de mon travail, porte sur lharmonisation des couleurs. Mais jamais je ne verrais une valeur psychanalytique dans mon travail. Sinon, cela signifierait que je maîtriserais tout et quil ny aurait plus de fraîcheur. Tout ce que jaime dans la peinture.
J. R. — Avez-vous choisi la gouache pour sa fluidité ? Vous navez pas de couleurs « franches », ce sont toujours des mélanges de couleurs placées dans une sorte dosmose qui vous fait passer de lune à lautre sans jamais de frontières.
R. B-L. — Oui. Cest un monde de couleurs. Jaime me noyer dans la couleur, pour faire ressortir une ambiance particulière. Il ne faut donc pas, en effet, quil y ait de séparation. Sauf, exceptionnellement, pour faire ressortir un trait.
J. R. — Oui, mais vous jouez alors sur des profils très nets ! Et des couleurs presque monochromes. Nous ne sommes plus dans ce monde de mélanges, de progressions amenant à créer la relation entre les deux personnages.
R. B-L. — Cest vrai. Quand je réalise mes deux personnages, je me dis : Est-ce que je les mets dans le même univers ? Est-ce que je les sépare ? Jai de nombreuses études sur ce que lon a de commun, de différent
Une relation, cest le partage des choses communes, mais cest aussi savoir bien placer la différence, sinon cette relation est impossible. Cest à travers toutes ces idées que je cherche. Que je trouve avec mes pinceaux et que je ne regarde quaprès. Je décline toutes les possibilités de relations humaines, et jadore ça !
J. R. — Vous mavez dit avoir étudié la peinture. Vous mavez affirmé que vous ne réfléchissez pas pendant que vous travaillez mais que vous réfléchissez longuement après. Quelle est votre relation à lunivers Singulier ?
R. B-L. — Je me sens libre. Les gens ne savent jamais trop où me classer. Je crois quil y a un côté expressionniste dans mon travail ; que mes personnages se trouvent un peu dans une certaine folie parce que je parle de lâme. Je trouve que lâme est présente dans tout le monde Singulier. « âme » dans le sens « amour », aimer, vivre en somme. Jai aussi beaucoup travaillé avec des fous, qui constituent le monde le plus libre. Et, travaillant avec eux, je ne me suis jamais sentie aussi libre.
J. R. — Voulez-vous ajouter quelque chose à ce que nous venons de dire ?
R. B-L. — Vous mavez dit que ma peinture est assez féminine. Cest vrai. Et parfois, mes personnages basculent incontestablement dans le monde féminin. Mais dautres fois, ils sont au contraire basculés dans un monde très masculin. Tout cela mintéresse. Cest un questionnement, une recherche.
J. R. — En fait, ce qui vous intéresse nest pas forcément lhétérosexualité ; pas forcément non plus lhomosexualité ; mais la possible relation, la « possible possibilité » dapproche entre deux êtres.
R. B-L. — Parfois, la femme est complètement dans lunivers de lhomme pour mieux le comprendre. Parfois, nous sommes uniquement dans lunivers de la femme. Je trouve que cette idée existe dans tous les échanges : lun va totalement vers lautre, ou lautre vient vers lui.
J. R. — Quel que soit le choix, vos couples se situent en tout cas toujours dans un univers intemporel, sans jamais la moindre indication de temps, de lieu
R. B-L. — En effet. Il ny a jamais de décor. Le décor, cest la technique, cest la toile, cest la couleur. Parfois apparaît une forme de hasard, un rocher, des lunes. Jessaie toujours de mettre les corps en harmonie avec le milieu ambiant, comme pour dire : « Jaime les fleurs, elles sont belles, et jaimerais être une fleur ». En fait, dans mes derniers travaux, il sagit de moi. Je parle de moi !
DENIS BONNES
 Mais pourquoi donc, alors quils affectent des rigidités de personnages corsetés, les robots de Denis Bonnes sont-ils tous cambrés, bandant des ventres de milords ? Névoquent-ils pas, par leurs raideurs dautomates, des gens qui ont trop fait honneur à la bouteille ? Cest quen effet, cet artiste apprécie le vin, quil en use et en abuse sans modération. Mais pas en gougnafier naimant que le clap du bouchon : sa démarche est une approche friande de la « dive bouteille » et il traque dans les moindres recoins les effluves viniques qui roulent dans sa gorge comme roulent sur sa langue les « r » fleurant bon lOccitanie. En gourmet perfectionniste, il suit de A à Z les arcanes de cette boisson ; pourchasse à travers chais et fûts le bouquet de ce breuvage ; collectionne pour se le mettre bien en bouche les douelles de barriques de toutes contenances... Puis, comme pour prolonger le plaisir de cette dégustation, il utilise ces dernières pour la conception de ses personnages, comme autant dingrédients pour le moins inattendus. Mimétisme ? Hommage à des générations de vignerons ou de tonneliers qui sont, le verre à la main, passés du douvain au vin ? Toujours est-il que, se pliant aux limites imposées par la courbure spécifique du bois, Denis Bonnes donne corps à de pittoresques et gouleyants robots que ne renierait pas Bacchus ! Et histoire de ne rien perdre se rapportant à cette aventure, il a, dès lorigine, vinifié ses créations sous lappellation de PinArt.
Et les voilà, côte à côte, véritable saga dune unique morphologie humanoïde et parfaitement géométrique, campés sur leurs jambes raides. Leurs corps rectangulaires sont tatoués de couleurs vives qui leur donnent lair de sêtre échappés de que quelque lumineux arc-en-ciel. Mais ils sont dépourvus de bras (machiavélisme de lartiste qui peut ainsi tenter de les empêcher de trinquer ?). Quant à leurs têtes, naines, elles se retrouvent perchées à lextrême bout dun cou filiforme sans articulations. (Tout là-haut, pour quelles ne voient rien de ce que font les ventres ? Ou au contraire pour quelles dominent la situation et donnent alors à ces personnages uniquement conçus en verticalités, des allures de totems ?) Mais il est, concernant ces têtes, un problème dont Denis Bonnes semble inconscient : Cest quau sommet des bustes, là où se trouvent les poitrines, il organise les seins ou les absences de seins (selon que les personnages sont féminins ou masculins), de telle sorte que mamelons et petits carrés colorés donnent limpression dune autre tête ! Ses robots seraient-ils donc bicéphales ? Et quelle serait la fonction de chaque tête : lune penserait-elle « avec le cur », tandis que lautre serait cérébrale ? Et laquelle des deux commanderait aux sexes, disposés en une évidence criante sur chacun des ventres, générant un érotisme récurrent, lair de dire : « Le bon vin mendort, (mais) lamour me réveille encore » ?*
Face à tant de bien-vivre, de truculence, lartiste a-t-il des remords ? Sinon pourquoi apposerait-il sur chacun de ses robots des plaques sombres et sévères apparemment métalliques, porteuses de minuscules plots autour desquels sont enchevêtrés des circuits compliqués de fils multicolores ? Sagit-il pour lui de rappeler que ces êtres nont dhumain que lapparence ? De dénoncer au contraire chez lhomme des automatismes qui nont plus rien de généreux ? Quelle que soit la réponse, la présence insolite de ces ajouts électroniques instaure un véritable paradoxe : la fantaisie contre la rigueur ! La spontanéité contre la robotisation
Et il faut en venir à ce qui, en fait, constitue la quintessence de luvre de Denis Bonnes : les titres qui accompagnent les sculptures, morceaux danthologie aussi indispensables que la couleur ou la forme. Dérisoires ou ludiques (Bogue** de lantroimil, les Bo-bo, Rosine naine de jardin géante, etc.) ; souvent rattachés à une histoire personnelle comme ce masque du Purquina Caro***, ils semblent corroborer lidée que lartiste nest pas au mieux avec la civilisation contemporaine, mais que lamitié et lamour lui permettent de ne jamais boire la vie jusquà la lie. En même temps, ils donnent à la création de ce sculpteur une connotation littéraire où domine lhumour.
Alors, quand le vin est tiré, il faut le boire. Et, de la coupe aux lèvres, pour Denis Bonnes et ses robots, le chemin nest jamais très long ! Qui sen plaindrait, puisquil sagit dun grand cru ?
* Chanson populaire. ** Bug, Denis Bonnes naime pas les anglicismes. *** Jeu de mots africano-hommage à un vieil ami appelé Caro, qui a depuis toujours fait macérer pour lui les herbes destinées à concocter son quinquina.
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