 RISQUE DE SABORDAGE
Été 2003, Banne devient, du 17 au 22 juillet, bourdonnant d’activité. Le petit village ardéchois perd calme et sérénité lorsque 59 artistes et des centaines d'uvres polymorphes envahissent les lieux ! Le 4ème festival d'Art singulier, organisé par Marthe Pellegrino Crégut s'inscrit dans les annales de l'Art singulier et bouscule les mœurs d’un village médiéval, désert et inerte le reste du temps.
Si la qualité de cette énorme exposition était indéniable et élevée. Si elle attestait de la diversité des imaginaires et de la créativité des participants. Il faut bien le reconnaître, Marthe Pellegrino, fondatrice du festival, avait vu bien grand cette année là.
Même si : le folklorique vernissage – où l'on voit exposants et organisateurs grimés d’un chapeau « original » – ; les lieux d’exposition disparates mais nécessairement repartis ; les chemins alentour du village décorés d’épouvantails ; les soirées animées et le joyeux bordel ambiant font bien partie de l’événement. On peut considérer que la fatigue de tous, la désorganisation, la maladresse, les exigences, la puérilité de quelques-uns, ont bien failli saborder le renouvellement cette belle manifestation.
Après en avoir tiré les leçons, la fondatrice du festival révise ses ambitions et revoit avec prudence le choix des artistes à inviter pour les prochaines sessions.
ALICE ANGLADE
Jeanine Rivais — Alice Anglade, il a au moins six ou sept ans que nous ne nous sommes pas rencontrées. Quêtes-vous devenue pendant toutes ces années ?
Alice Anglade — Je pense que jévolue constamment. Quà mes débuts, je naurais jamais osé créer des sculptures aussi volumineuses, quil faut être sûre de maîtriser. Maintenant, je ne pense pas que lesprit de mon travail changera — des monstres, la confrontation avec la mère originelle, la critique de la société, celle des conformismes religieux ou familiaux
Dans le même temps, je poursuis ma série des zodiaques.
J. R. — Je me souviens bien que lors de notre première rencontre, vous travailliez exclusivement en noir et blanc rehaussés de doré.
A. A. — Oui, en effet. Mais je suis passée peu après à la couleur, avec des pigments naturels. Je cherche. Jexplore.
J. R. — Quand vous nous montrez ce loup à la gueule ouverte, avec deux petits enfants assis sur ses genoux, sur ses bras plutôt, êtes-vous dans le monde du conte, ou dans celui de la cruauté de notre civilisation ?
A. A. — Je suis dans la confrontation avec la mère originelle, avec la famille traditionnelle, et le soi-disant amour des enfants
J. R. — Vous voulez dire que chaque mère est une louve ?
A. A. — Pas toutes, mais certaines assurément. Certaines sont très « bouffantes ». Certaines personnes font semblant de ne pas comprendre lallusion, mais elle est pour moi tout à fait évidente.
J. R. — Ce travail est donc autobiographique ? Reprenez-vous à votre compte ce qui est, apparemment, une critique très serrée et symbolique de la religion, comme ce quexprime votre personnage à cheval sur un prie-Dieu, avec des pinces de homard qui le clouent dessus
Et diriez-vous que nous sommes dans les manifestations extérieures, superficielles, de certains aspects de notre civilisation ?
A. A. — Je déteste lautobiographie en général. Dans mes uvres, il nest question que de la religion « convenue ». Jai un très grand respect et une fascination pour les mystiques : ils ont une recherche vers la transcendance qui me touche profondément. Pour les bigotes, non ! Quand je dis « bigotes », je parle de la mesquinerie, la prière informatique, et non pas la prière qui vient de lâme. Parce que, pour moi, la prière qui vient de lâme est forcément contestataire.
J. R. — Expliquez-nous ce point de vue.
A. A. — Je pense que si les mystiques ne sont pas suivis, cest quils sont brûlés par la passion, et que, dans cette mesure, divine ou profane, elle est dévastatrice de toutes les conventions.
J. R. — Néanmoins, il y a toujours, au-delà de laspect tragique ou féroce qui caractérise vos personnages, cette possibilité que votre spectateur se retrouve dans le monde du conte.
A. A. — Oui. Je peux être féroce, mais je suis en même temps rêveuse. Et beaucoup de gens voient dans mon travail une tendance mythologique. Jen suis pétrie, cest vrai. Quand jétais professeur, je faisais travailler avec beaucoup de bonheur mes élèves sur les contes de Grimm. Souvent, il y a aussi beaucoup dhumour dans mon travail. Je mamuse follement à faire Papa, Maman, la petite fille. Je trouve cette famille cocasse
J. R. — Justement, jallais en venir à la mère. On peut presque dire que cest elle qui a le sexe le plus énorme entre les jambes. Alors que le père nen a quun tout petit symbolique
A. A. : Bien vu ! Je déteste les mères phalliques. Et cela se retrouve dans la fillette assise sur les genoux de Maman
Mais il faut savoir que tout cela nest pas calculé. Cela vient de mes tripes, des souffrances que jai pu connaître. Cela simpose. Je ne décide pas a priori de ce que je vais faire. Ce nest pas autobiographique, mais cela repose sur des douleurs. Comme tous les artistes qui travaillent avec ces douleurs.
J. R. — Vous êtes donc passée de ce noir et blanc évoqués plus haut, rehaussés de doré très violent, à des couleurs de terre
Ce changement vous a-t-il adoucie ? Sinon, que vous a-t-il apporté ?
A. A. — Non. Je suis sûre quil ny a eu aucun adoucissement. Jen reviens à cette notion dautobiographie que je conteste totalement. Un plasticien est celui qui travaille la forme, la couleur. Chacun se renouvelle dans son coin. Cherche. Les couleurs du début me plaisaient infiniment parce que jessayais de rendre quelque chose de lordre du bronze. Maintenant, jessaie de rendre quelque chose de lordre de largile. Et puis jaime me servir des pigments naturels. Et surtout, travailler la peinture. Parce que ces sculptures ne sont pas badigeonnées. Si cétait un badigeon, cela écraserait la forme — il sagit chaque fois de trouver des rythmes dans un monochrome.
Sur le plan plastique, nous sommes complètement en dehors de lautobiographie, nous sommes en présence de tel problème plastique à régler et la façon dy parvenir ?
J. R. Par ailleurs, le papier mâché est par définition quelque chose de léger. Or, vos sculptures semblent tellement massives, tellement lourdes ! Comment réussissez-vous à donner cette impression ? Est-ce en donnant, justement, ce caractère massif à vos personnages qui nont presque pas de cou, et les bras collés au corps ? Est-ce votre façon de les « serrer » comme dans un carcan, quils donnent cette sensation de lourdeur ?
A. A. — « Lourdeur » est peut-être excessif ? En tout cas, cette impression tient sans doute au fait que je réalise mes sculptures dans la masse. Les gens croient toujours que je travaille à partir dune structure de grillage. Mais jen suis incapable. Je pars toujours à laventure et dans limaginaire. Jai une petite idée de départ, et à partir delle jinstalle, couche après couche, des kilos et des kilos de papier. Et cest ainsi que jarrive progressivement à trouver la forme que je cherche. Lidée de départ peut très bien changer en cours de route. Je crois quil y a deux types dartistes — ceux qui réfléchissent longuement, et qui se mettent au travail quand ils ont tout dans la tête. Et puis les instinctifs qui ont une petite idée et la développent à mesure de leur travail, en fonction des « accidents ». Jappartiens à la deuxième catégorie.
J. R. — Et il me semble que cest chez vous un parti-pris, de ne pas « faire lisse ». Le loup, par exemple, est couvert de ce qui ressemble à des écailles
A. A. — Oui. Cest cette façon de travailler le papier qui me plaît. Je déteste tout ce qui est lisse.
J. R. — Vous vous êtes tout à lheure, fortement exprimée contre la mère castratrice. Et cependant, ce thème est récurrent dans votre uvre. Est-il possible que lune de vos mères nait quun enfant, parce quen fait je les vois toutes avec deux ?
A. A. — Oui, cela arrive. Je fais des Saintes Vierges, aussi, et elles nont quun enfant. Et je ne suis pas plus tendre avec elles quavec les autres mères. Mais quelles que soient mes approches, je veux dire que cest vraiment toujours un bonheur de créer ! Et pour conclure, je voudrais citer mon grand ami Raymond Raynaud qui dit toujours que sil ny a pas la dimension mystique dans un tableau, il nest pas intéressant. Je partage tout à fait cette opinion. Ce que jaime, cest sentir cette dimension mystique, aussi bien chez les peintres anciens que contemporains.
ANDRÉ BAUDON, musicien
Jeanine Rivais — André Baudon, tout le monde vous connaît depuis plusieurs années comme « le Musicien » du festival de Banne. Pourriez-vous nous dire qui vous êtes, et comment vous en êtes venu à cette sorte de musique ?
Maurice Baudon — Cette forme de musique est en fait une sculpture instrumentale. Cest une centaine de vieilles poêles à frire fixées sur des tiges de fer à béton que jai accordées au préalable, en faisant un travail sur les timbres. Ce nest pas un instrument de musique conçu sur les bases traditionnelles de la musique occidentale avec les gammes. Il sagit en fait de récupérer un matériau très rudimentaire, et faire un passage du bruit à un son harmonieux à loreille.
J. R. — Pour avoir pu revenir ainsi à lessentiel, vous avez forcément une culture musicale que je nai pas. Mais je crois que votre conception est la même que celle des structures Bachelet ou dautres chercheurs qui se sont servis de verres, etc. ? Comment vous situez-vous par rapport à eux ?
A. B. — Ce nest pas du tout le même parcours. Eux ont un parcours de recherche qui rentre justement dans linstrumentalisation occidentale. Moi je reste juste à la périphérie, à ce que jappelle le passage du bruit au son. Je fais cette sculpture pour relier la forme esthétique, le son et le mouvement. Parce que tout cela est très articulé. Mon idée était de rester avant la définition, la perfection dun instrument. Il ny a donc pas de doigté, de notes précises, servant pour pouvoir jouer des compositions traditionnelles. Ce nest pas du tout mon objectif.
J. R. — On peut donc dire quen fait cet instrument est conçu de façon très aléatoire ?
A. B. — Empirique, avec un travail sur les timbres, comme je lai dit, pour quil soit possible de jouer avec.
J. R. — Mais comment procédez-vous ? Vous essayez chaque élément, chaque poêle devrais-je dire, auparavant ? Et en fonction du son que vous obtenez, vous la placez à un certain endroit ?
A. B. — Voilà. Ce nest pas un instrument avec des doigtés préconçus sur lesquels on peut sappuyer pour créer. Mais on arrive toujours à mémoriser tous les sons, et trouver une forme de doigté pour arriver à créer une mélodie. Jinverse en fait le processus. Ce nest plus linstrument qui se plie au musicien, cest le musicien qui se plie à linstrument.
J. R. — Vous avez placé certains groupes de poêles verticalement, dautres horizontalement — est-ce capital pour le son, ou pour lesthétique ?
A. B. — Cest pour lesthétique. Cest une question de place — Mettre tout cela en place, trouver une place pour chaque élément. Ensuite, le son est différent en fonction du lieu où lobjet a été placé sur le cadre.
J. R. — Comment appelez-vous cet instrument qui est, en fait, complètement hors-normes ?
A. B. — Je lappelle un « foliphone ». Cest à cause de son côté hors-normes que je lappelle non pas un « instrument de musique », mais une « sculpture instrumentale ». Lobjectif est dessayer de faire entendre toutes les possibilités : pourquoi un son est agréable ou désagréable à loreille. Ce quentend loreille sappelle un bruit. Que se passe-t-il dans la loi physique de lécoute ? Le bruit devient un son. Que se passe-t-il au moment de ce passage ?
J. R. — Mais cest peut-être la main qui le produit qui fait la différence ?
A. B. — Bien sûr quelle entre en jeu ! Mais en loccurrence, nimporte qui, tapant doucement dessus, va se rendre compte quil produit des sons harmonieux. Alors que sil décroche la poêle toute seule, ce nest pas le cas. De les avoir mises en interférence, il sest créé un jeu. Cet aspect harmonique de la relation du son est un travail de relation au son, sans faire un instrument avec un doigté préconçu.
J. R. — Comment rattachez-vous cette « non-musique » avec la musique que vous produisez avec votre saxophone dont vous jouez si bien ?
A. B. — Elles se rattachent en ce sens que cest lunivers des sons.
J. R. — Oui, mais avec votre saxophone, vous êtes face à un instrument traditionnel, avec la garantie puisque vous savez en jouer, de tomber directement dans lharmonie.
A. B. — Cest un travail découte, en fait. La musique, cest entendre les sons. Si on entend le son, on peut travailler avec. Pour moi, le son, cest comme une pâte. La note est un langage défini pour situer le son. Ceci dit, le son est une matière. Emettre un son, cest sculpter la matière. On travaille cette matière avec différents instruments, soit préparés soit imaginés comme celui-ci.
J. R. — Mais pour vous, votre état desprit est-il le même quand vous jouez sur cette structure musicale, et quand vous jouez sur votre instrument ?
A. B. — Ce serait long à nuancer. Lesprit est toujours le même, seulement on sadapte. Jai envie de dire que la mission du musicien, cest de disparaître dans le son, pour réapparaître avec sa personnalité. Un son est donné, violon, saxophone
Il faut comprendre ce son, sy intégrer pour pouvoir le manipuler, le travailler. La personne est toujours la même. Mais il est vrai quelle doit se métamorphoser, sadapter à ces sortes de caractères.
J. R. — Vous navez présenté que des harmonies
jallais dire harmonieuses ! Des morceaux extrêmement doux, jazzy assurément, très lyriques. Est-ce votre registre habituel ? Ou est-ce parce que nous sommes dans une église ?
A. B. — Je joue avec lacoustique de léglise. Un musicien ne peut pas échapper à ce qui est fondamental, sharmoniser avec les lieux, avec les personnes qui lentourent. Le but, cest de sharmoniser, quelle que soit la direction choisie. Ici le lieu définit la musique, en fait. Même si je fais, comme vous le dites, des harmonies jazzy, je ne peux rien bousculer au niveau rythmique. La musique a un volume sonore. Et en fonction du nombre de petits volumes à lintérieur, le musicien va concevoir une globalité. Cest donc comme des cubes que lon ne peut déplacer anarchiquement. Si on le fait, on va à lencontre de cette loi universelle du son, de lharmonie universelle. La façon dont on peut sculpter ce son est donc infinie. Tout dépend de la façon dont on va le ressentir et le redonner.
J. R. — Vous avez bien insisté sur le fait que cette machine est une sculpture. Etes-vous sculpteur ?
A. B. — Jai fait de la sculpture sur bois pendant de nombreuses années. Je suis autodidacte dans nombre de mes recherches. Cette pratique de la sculpture ma aidé pour la conception de cet objet, le faire très soigné, etc. Découvrir la forme na pas été facile. Mais quand elle a été trouvée, il était impératif quelle soit harmonieuse. Et quelle se situe dans lespace.
J. R. — Et, puisque vous dites être sculpteur sur bois, la logique naurait-elle pas voulu que vous créiez une sorte de xylophone géant ?
A. B. — Cela, en effet, aurait été logique. Mais cest devenu tellement galvaudé ! Dans notre vie, il ny a quune partie consciente pour ce que nous réalisons. Je pense que cette sculpture représente ma façon très anarchique davoir étudié la musique en autodidacte. Sans lavoir fait exprès, je suis très marginal dans ma façon dentendre le son. Quand vous dites, « cest jazzy », si vous parliez avec des professionnels du jazz, ils vous répondraient que non ! Que cest une musique complètement différente. Avec des résonances jazz parce que cest un saxophone. Et à cause de toutes les influences qui reviennent. Mais jai ma façon très personnelle dimproviser que je nai pas du tout forgée sur les lois harmoniques. Je le fais uniquement à lécoute. Cest comme quand jentends un son : comment lintégrer dans les silences existants ? Ce serait très long à développer !
J. R. — Question traditionnelle : Y a-t-il quelque chose dessentiel dans votre uvre que vous voudriez évoquer, et à côté de laquelle je suis passée ?
A. B. — Oui, je vais simplement revenir sur la création de cette sculpture musicale. Sur le fait que cest cette partie sonore qui fait partie de la musique, qui devient de la musique, mais qui nest pas issue dun instrument préparé. Vouloir avec cette sculpture, jouer des airs connus, me limiterait à lextrême. Il sagit donc de comprendre que toute personne peut faire de la musique. Simplement, il faut quelle découvre en elle ce contact à lobjet qui va produire le son. Qui, dailleurs, peut être la voix. Le point fondamental est de se relier à la source sonore, quelle quelle puisse être. Quand on est ainsi relié à cette source sonore, on peut faire avec elle de la musique, même si cette source ne sappelle pas un « instrument de musique ».
LUIS BARROSO
Jeanine Rivais — Luis Barroso, de quelle origine êtes-vous ?
Luis Barroso — Je suis dorigine brésilienne.
J. R. — Vous êtes créateur dArt-Récup, accumulateur, assembleur ? Comment vous définissez-vous ?
L. B. — Je me définis comme quelquun qui est sans cesse en train de chercher des choses oubliées par la nature ; ou des biens de consommation délaissés par les autres. Je leur donne une autre dimension, dans un processus de transformation ; parce quà partir du moment où lon peut transformer quelque chose qui vous vient de lextérieur, il est possible de se transformer soi-même. Et de transformer la société. Cest la philosophie de mon travail artistique.
J. R. — Subséquemment, quand vous avez fini dutiliser ces éléments, dailleurs pas hétéroclites, mais au contraire très proches les uns des autres, dans votre esprit avez-vous limpression davoir créé quelque chose de militant ; ou davoir créé quelque chose de beau ?
L. B. — Les deux. Jai une démarche artistique très intimement liée au social. Jai travaillé avec les enfants des rues, avec les prisonniers. Et, à Marseille, je travaille avec une association qui sappelle « Art Développement », dans laquelle nous animons des ateliers de peinture pour des enfants en difficulté. Aujourdhui, ma démarche est très liée au travail que je fais avec les jeunes. Jai besoin d « être avec », de partager avec lAutre. Je considère cette relation comme une ressource pour mon travail personnel. Je vais dans mon atelier, je retravaille cette relation. Puis je retourne sur le terrain, avec quelque chose de nouveau à donner. Les adultes me « donnent » aussi. Mon travail est donc un travail déchange, de partage. Cest pour cela quil comporte à la fois le côté « beau » et le côté « militant ».
J. R. — Il me semble que votre « exotisme » par rapport aux artistes français, se retrouve dans votre création. Et que chacun de vos personnages créés a un petit côté « non-européen » ?
L. B. — Je suis tout à fait daccord. Avec léloignement de mon pays et mon séjour en France, mes racines brésiliennes ressortent encore plus, dans mon travail artistique. Avec le recul par rapport à mon pays, je les sens encore plus fortes.
J. R. — Est-ce que cest également essentiel, dans votre création, den venir chaque fois vers lhumanoïde ? Tous vos personnages, même quand ils nenvisagent pas dêtre réalistes, nous ramènent à lhumain. Est-ce parce que et peut-être cette question est-elle redondante après ce que vous avez développé plus haut ?- lhomme est pour vous « le centre du monde » ?
L. B. — Oui. Je suis toujours à chercher lêtre humain. Pour moi, cest important. Il sagit toujours de trouver et transformer, agir et réagir. Si je veux faire bouger lhomme et la société, il est essentiel de trouver lhumain dans mon travail.
J. R. — Quand je regarde vos créations, je maperçois quau lieu de faire comme beaucoup de créateurs dArt-Récup, et de mettre par exemple un gros morceau de bois qui va générer le corps et les bras
vous joignez de petits fragments comme si vous constituiez des chapelets
Pourquoi procédez-vous ainsi ? Est-ce pour suggérer la fragilité du corps humain ?
L. B. — Je me retrouve dans cette façon de faire. Le côté personnel de ma création est absolument indispensable pour trouver des réponses à tout ce que je ne trouve pas dans la société. Je vous ai entendue, tout à lheure, parler avec le musicien et évoquer la prière. Or, jai une histoire derrière cette idée, parce que je suis dorigine chrétienne, jai vécu au séminaire. Il y a en moi un côté « mystique », « spirituel ». Je suis tout à fait daccord avec ce que vous suggérez, je me retrouve dans cet humain que je crée. Cest là que je maccroche pour continuer à vivre. Pour moi, la création est une raison dexister, cest elle qui me fait continuer.
J. R. — Quelquefois, quand vous ne représentez que le visage, on retrouve ce même aspect subtil qui oblige le spectateur à se demander si cest du dessin ou du découpage, alors que ce sont des os minuscules, de tout petits éclats de bois, de petites écorces, etc.
Si je considère luvre qui représente un personnage complet, la grosse pierre blanche en haut est la tête qui, même vue de loin, paraît énorme. Alors que les bras sont minuscules. Quest-ce qui vous a amené à créer un individu aussi disproportionné ?
L. B. — Ce personnage me ramène à mes origines indiennes ; chez les Indiens dAmazonie. Je travaille aussi avec du papier, je recycle le papier et je fais une pâte que je travaille. Pour moi, le papier est la matière première sur laquelle jessaie de composer mes uvres.
J. R. — Vous avez, sur deux autres tableaux, des visages extrêmement pleins et lourds. Comment passez-vous de ces créations graciles évoquées plus haut, à ces personnages ?
L. B. — Ceux-là sont lémotion, mon émotion. Il y a des moments où je suis léger, mais dautres où je suis lourd ! Je suis tout cela à la fois. Chacun est ainsi, sil est naturel. Cest le sens de la vie, de notre existence qui passe de moments de profond chagrin à des moments heureux. Cest ainsi que je me définis.
J. R. — Revenons aux tableaux de papier — faut-il voir une démarche symbolique dans le fait que sur lun deux, vous ayez un crayon ? Vous utilisez les deux comme naguère avec les plumes doies. Essayez-vous de traduire une démarche précise ? Ou est-ce une question de rythme ?
L. B. — Sur tous les tableaux, il y a le côté sauvage, et le côté civilisé. Jessaie toujours de faire se rejoindre les opposés dans une scène. Je suis sauvage aussi, comme je suis plongé dans la civilisation. Jessaie de faire ressortir ce côté sauvage, rustique. Jaime bien jouer avec les antagonismes. Cest toujours dans cette dynamique que je travaille.
J. R. — Certaines uvres me semblent plus géographiques, presque des cartes imaginaires.
L. B. — Cest mon pays imaginaire !
J. R. — Vous me dites — quelquefois je suis arachnéen, quelquefois je suis lourd. Et ici, vous êtes fantasmagorique ?
L. B. — Parfois aussi, en effet. Je suis tout cela à la fois !
J. R. — Mais vous nêtes jamais peintre ?
L. B. — Tous mes tableaux sont composés déléments de la nature. Il y a eu des périodes où jai travaillé avec de lacrylique. Mais voilà vingt ans que jai laissé tomber la peinture. Je narrivais pas à my retrouver. Et comme je suis toujours en relation avec les gens en difficulté, les gens souffrant de lexclusion, et par rapport au Brésil où il est difficile dacheter de la peinture, des matériaux, jai pris lhabitude dutiliser beaucoup de matériaux de récupération. Je peux donc assumer cette relation avec la matière, toute cette richesse du pauvre qui me permet de travailler dans ma démarche artistique.
J. R. — Et, si je considère la noix de coco aplatie qui se trouve sur un autre tableau, je suis désormais convaincue que vous transportez bien vos racines avec vous !
L. B. — Oui. Quand je voyage, je rapporte avec moi tout ce quil mest possible de transporter. Ainsi, lan dernier, je suis allé au Kenya car je travaille pour une association qui est en relation avec les Masaï. A mon retour, jai rapporté toutes sortes de petits morceaux de bois, des petites pierres, etc.
J. R. — Et pour conclure, je vous demanderai si tous ces bois exotiques (nous revenons à notre point de départ) saccordent bien avec nos modestes bois européens ? Et jai limpression que dans tous les cas, vous intervenez très peu sur laspect de vos trouvailles ? Si vous intervenez, dans quel sens le faites-vous ?
L. B. — Ici, je trouve de très beaux bois également. Les bois ont déjà une forme originale, quelque chose de présent que je nose pas détourner. Tout ce que je peux faire, cest dajouter un autre matériau. Ma démarche consiste plutôt à assembler, afin de parvenir, à partir de lassemblage, à une autre dimension.
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