MONIQUE LE CHAPELAIN
Est-ce en compensation de son enfance désolée que Monique Le chapelain a pris l’habitude de mettre en marge une réalité trop dure, et partir vers des mondes imaginaires où évoluent de belles dames et des animaux adaptés à sa fantaisie ?
Il est inexact, d’ailleurs, de dire qu’ils « évoluent » dans son monde végétal, car ils sont statiques, les jeunes filles de face, comme regardant le spectateur ; posant peut-être devant une caméra visible d’elles seules, comme si « être regardées » était leur unique souci ! Quant aux bêtes, elles sont de profil, insérées, encadrées comme en un jardin luxuriant d’arbres systématiquement disposés aux bords latéraux de la toile, et de plantes à profusion ! Si bien insérées, si bien encadrées, que parfois les fleurs ont l’air d’être issues de leur dos, de leurs pattes ou leur mufle, en de curieuses anaphores picturales !
Car le monde de la créatrice est sans perspective comme si, l’essentiel étant installé au centre, les autres éléments délimitaient l’horizon clos de son lieu de vie ; prenaient du coup la même importance ; et se devaient donc d’être tous sur un même plan architectural du tableau. Et traités chaque fois de couleurs vives, en larges aplats juxtaposés laissant la trace de chaque passage du pinceau ; créant des sortes de « nuages » sur le corps massif de l’éléphant ; des ocelles irrégulières sur les lourdes ailes rouge-vif des papillons ; des plumetis sur le dos de l’écureuil ; des plages bicolores sur les pétales de fleurs ou les larges feuilles pointues… De même sur les jupes des jeunes filles étalées comme au temps des crinolines ; sur leurs corsages à grosses manches à bouillonnés… Seuls, leurs longs cous et leurs minuscules visages sont monochromes ; comme couverts d’un maquillage uniforme. Sauf, et c’est inattendu, lorsque ce visage n’est qu’un cerne semblant isoler le fond, la face qui en serait pourtant partie intégrante.
Toujours seules, ces jeunes filles, au milieu de la toile, dans toute la splendeur festive de leur toilette de bal froufroutante. Et il apparaît qu’elles danseront sans partenaire, car l’homme est une espèce inconnue dans le monde de Monique Le Chapelain ! S’il est parfois suggéré ? toléré ? il n’est que minuscule, là, dans un petit coin, ou tout en haut d’un arbre, transformé en chat ; ou en moustique, parce qu’il faut symboliquement le cantonner dans son rôle de bestiole irritante !
Des centaines de toiles colorées rendent ainsi compte de l’obsession, la passion de l’artiste à rester dans son monde édénique ; peindre encore ; peindre toujours comme l’on va à la fontaine par un besoin inextinguible de se désaltérer ! Vivre au milieu de son bestiaire si personnel ; avec ses fantasmes si intimes ; dans son univers parallèle tellement harmonieux qui l’entraîne chaque fois très loin du quotidien. Des toiles qui font de cette œuvre picturale un grand hymne à la joie ; et de cette peintre autodidacte une créatrice très originale.
Si originale qu’elle est finalement impossible à classer : l’un est tenté de dire qu’elle est une artiste naïve, à cause du côté instinctif de son travail, de l’ingénuité des thèmes abordés… Pourtant, vu la manière dont elle transcrit les éléments de sa propre réalité poétique, un second la dira plus proche des Primitifs. Mais un autre rétorquera que le rôle de l’humain est complètement détourné ; qu’il ne s’agit pas ici de témoigner d’une civilisation, d’une culture, d’une quelconque ethnographie puisque n’« existent » que des femmes et des animaux, sans autre fonction que d’ « être » là. Quelqu’un parlera-t-il alors de l’art des enfants, à cause de la raideur du trait et de l’extrême simplification des « mises en scènes » ? La réplique est facile : loin d’être une phase transitoire, chaque création de cette artiste est empreinte, à travers sa clarté sereine, d’une fantaisie définitive et récurrente ! Au fond, qu’importe à ces visiteurs, charmés de la permanence créative de Monique Le Chapelain, de la grande joie, l’exubérance, la féerie et la passion cohérente qui cohabitent dans cet univers ! N’est-il pas mieux que nul carcan ne puisse enfermer son insatiable plaisir de peindre qui projette ainsi vers l’infini les frontières de ses rêveries ?
JOËL LORAND, peintre
Depuis quelques années, Joël Lorand est l’auteur d’un conte terriblement noir fouissant des profondeurs que cet autodidacte, innocent jusqu’à la trentaine de l’action de peindre, n’avait jamais auparavant soupçonnées en lui ! La vie ou son moi profond l’ont-ils donc tiraillé si fort que, soudainement, comme on livre un secret trop lourd à porter, il s’est lancé de façon obsessionnelle dans un art « né de la nécessité » ?
En tout cas, la mort y est omniprésente, sous forme de missiles éjectés au-dessus des têtes de « la foule » et de torpilles menaçantes posées au hasard des « routes »… observant d’un visage sardonique « Le Messie (qui) est revenu » … en lévitation, accompagnant comme un autre lui-même, la « Solitude du condamné à mort » … grimaçant de toutes ses dents à la place du réservoir d’essence au-dessus duquel est assis un individu inconscient du danger, etc.
Le sexe est, lui aussi, apparu semble-t-il, de façon tout à fait involontaire dans l’œuvre de Joël Lorand. Mais bien là, pourtant, sous formes d’arbres-champignons turgescents, aux houppiers entourés de pilosités qui en accentuent l’érotisme ; sagement alignés à l’horizon de chaque toile parce que cet artiste, comme beaucoup de Singuliers, ne connaît pas la perspective.
Et les protagonistes y sont tous en « voyages » immobiles, mais un immobilisme qui n’est pas innocent : Que font, en effet, ces personnages, sur leurs vélos de guingois ou leurs chevaux bariolés lourdement caparaçonnés de bandelettes nerveusement griffées ; postés à l’avant-plan sur la route serpentine qui commence à un visage humain, sinue en pointillés ou en taches incertaines, bifurque à la verticale le long du flanc gauche de la toile ; et se termine à un autre visage, animal celui-là, sorte de spermatozoïde géant hérissé de vibrilles ? N’affrontent-ils pas l’intrus situé en off qui, de « regardeur » devient le regardé ; lui faisant face en arborant tantôt un sourire ironique, tantôt un visage assombri sous leurs chapeaux hauts-de-forme ? Et leurs bras écartés à l’horizontale ne barrent-ils pas le chemin, lui refusant subséquemment le droit d’entrer dans leur monde ?
Des mots, présents dans la peinture pourraient en donner une clef ; manuscrits, qui plus est, pour souligner l’intensité, l’intimité et la complicité que le peintre, lui, entretient avec ses créatures ; rompant, ou au contraire prolongeant les rythmes picturaux ; corroborant ce que « racontent » les « histoires » mises en scène ; confirmant qu’il n’est pas au mieux avec la civilisation contemporaine et avec l’officialité. Malgré tout, subsiste parfois un brin d’humour, comme ce titre à double sens, Votre fils peut en faire autant, où il est pour le lecteur, impossible de deviner s’il s’agit de la prouesse gymnique du personnage ou de cette phrase qui revient trop souvent dans l’appréciation de la peinture par le public, lorsqu’elle n’est ni académique, ni froide et raisonnée ?
Toutes ces implications sociales et psychologiques se déroulent sur fonds de murs lépreux réalisés à lourdes traînées de couleurs « sales » (sans que ce mot ait rien de péjoratif) du pinceau chargé de matière ; couverts de hachures, multiples scarifications, infimes pictogrammes, fleurs grises faisant « au bas » du tableau le contrepoint des arbres… Poésie de l’étrange et du mal-être qui, tel un tourbillon entraîne l’artiste très loin du quotidien…dans un sombre univers. Jusqu'à ce que, à bout de délire, il se reprenne, et rétablisse une sorte d’équilibre en ajoutant des flèches, des formes géométriques piquetées de croix, des spirales, etc… Comme si ces ajouts plus « calmes » étaient sa résistance à ses fantasmes ; un moyen de conjurer l’angoisse dont témoigne son œuvre encore en gestation certes, mais déjà puissante comme ces plantes vénéneuses dont le lourd parfum engendre le vertige de quiconque les respire…
RAPHAËL MALLON, peintre
La trentaine franchie, ce jeune artiste dont la création semble de prime abord narrative, est à l’âge où l’on est tout imprégné de bande dessinée. Et, par moments, sa peinture s’en rapproche, surtout lorsqu’il ajoute au dessin des écritures. Mais sans doute le découpage trop précis qu’elle implique ne lui convenait-il pas, car, contrairement à la bande dessinée qui, par définition narre une histoire linéaire, les « récits » picturaux de Raphaël Mallon sont des sortes d’étapes liées comme dans cette comptine récitative « J’en ai marre, marabout… » par des formes, des rappels ; où les éléments (à l’instar des mots) sont indubitablement liés aux précédents, sans en découler dialectiquement. Déduction pas simple du tout ! Ainsi, partant d’un personnage à double tête, jambes en l’air, l’observateur passe-t-il à un cul-de-jatte qui marche sur les mains… à deux jambes sans corps terminées par des poulaines-visages agrippées à une corde en train d’étrangler un chat… (N’est-ce pas plutôt une chatte, avec sa patte-femme et son ventre porteur de trois minuscules fœtus ?) qui attrape une souris… qui est debout devant des statues de l’Ile de Pâques… dont l’une devient une sirène accrochée à la corde par une série de mousquetons… Et cet observateur (Peut-être faudrait-il plutôt dire ce « lecteur » ?) en vient à une deuxième « bulle » qui commence par une série d’hippocampes, à laquelle fait suite une araignée entremetteuse… Tandis qu’une autre encore passe par Siva, Salvador Dali la moustache en bataille, via une licorne, etc.
Comment pourrait-on dès lors, imaginer qu’une telle circumnavigation soit purement esthétique ? Bien sûr, pour en faire une analyse définitive, il faudrait connaître intimement à la fois l’homme et le peintre ! Mais des éléments récurrents permettent d’émettre des hypothèses et de recevoir quelques réponses à ses supputations : les jambes (Absence de jambes, Jambes-visages, Jambes-femmes…) : toutes jambes atrophiées, en somme, ne suggèrent-elles pas, liées à cette corde, une difficulté à bouger, à aller « vers… » ou « ailleurs » ? Ou au contraire, les visages féminins sur les pieds, les femmes à la place des jambes qui attestent d’une féminisation de ces parties anatomiques, n’impliquent-ils pas que le mouvement autour de l’artiste se fait par la femme ? Que ce professeur/fils de professeur a tellement besoin de référents (peintres, symboles religieux, hiéroglyphes…) qu’il les fait s’immiscer dans sa progression fantasmatique ? Enfin, comment ne pas voir dans ce cheminement circulaire un cordon ombilical auquel s’accroche l’artiste comme à une bouée ?
S’il s’autorise ainsi, sur le fond quelques incertitudes, sur le plan formel Raphaël Mallon n’accepte par contre aucune contrainte. Il passe, au gré de son humeur ou de ce qu’il veut exprimer, de l’encre de Chine à la peinture ; reste d’une sobriété exemplaire ou au contraire se lance dans une débauche de couleurs presque baroque… Parfois, le « dit » laisse le visiteur dubitatif, du fait de l’absence de perspective… D’autres fois, il ajoute des éléments en relief, comme si ce passage dans la troisième dimension lui permettait d’introduire de l’humour dans une réflexion grave ; et d’insister sur un détail qui, autrement, se serait fondu dans le reste !
Bref, voilà un artiste en gestation, conscient que son travail est loin d’avoir trouvé sa forme définitive (et c’est tant mieux car il sera fascinant de le suivre) ; conscient de ne pas posséder toutes les clefs pour expliquer sa démarche. Son œuvre est néanmoins curieuse, intéressante ; et par son côté intellectuel à la recherche de soi-même, provocatrice pour le visiteur !
CAT PÉGUET, peintre et sculpteur
D’une enfance passée dans l’orbe d’un arrière-grand-oncle, véritable légende familiale, pour avoir passé sa vie sur le mythique continent africain et « empli » sa maison européenne d’objets artisanaux de toutes sortes, de statuettes dédiées à la maternité, la protection, la malédiction… Cat Péguet ne s’est-elle pas si fort imprégnée de cette civilisation que, le temps venu d’affirmer sa propre individualité, elle l’ait exprimée en une étonnante combinaison de ces éléments rituels et de sa culture occidentale ? Puisant ses émotions profondes dans ce creuset où s’était nourri son imaginaire ; témoignant de l’inépuisable richesse de ces sources où s’était élaborée sa perception formelle ; puis, en ayant extrait la quintessence, façonnant son œuvre naissante à l’image de cette vie exogène enfouie dans son patrimoine génétique.
Non que ses peintures ou sculptures, humanoïdes ou animalières, « ressemblent » à des peintures ou des statuettes tribales. Mais elles offrent au spectateur un calme et un hiératisme si puissants, qu’elles semblent restituer la vitalité rentrée, la jouissance implicite et la force sous-jacente des créations primitives dont elles sont les héritières. Et les mythes, légendes, petits rites familiaux et quotidiens… intégrés et réinterprétés s’y bousculent. Auxquels il faut ajouter les mythes, rites et légendes du monde entier qu’elle a recherchés, étonnée des similitudes qu’elle y a rencontrées.
Témoignent de cette récurrence, de ces constantes, les mères portant leur enfant… Et les tortues, garantes de la sagesse universelle, dont la forme ovoïde ramène le visiteur à la naissance du monde. Marquées, les unes et les autres, de caractères immuables, fétichistes peut-être : des pieds humains, gros et lourds, solidement ancrés au sol ; avec des ongles énormes, sexués, et un peu agressifs ; et des cous démesurés, annelés comme ceux des femmes-girafes. Mais surtout, l’artiste a exploré le thème des déesses-mères, fouissant au plus profond de leur sens cosmique. Délaissant l’idée judéo-chrétienne de la Vierge douloureuse, elle les a dotées certes, de cauris-vulves et de seins volumineux, mais elles apparaissent néanmoins beaucoup plus déesses que mères. En fait, au cours de ses lectures, Cat Péguet a « rencontré » tour à tour Lilith, Isis… les femmes-chamans… les femmes-magiciennes… les Parques… les Amazones… toutes émanations rusées, puissantes et guerrières, si capables de « prendre » mentalement qu’elles n’ont pas besoin de bras pour le faire et ressemblent de ce fait à des sortes de cocons ! Elles se dressent, lourdes, statiques et iconiques, appuyées de certitudes. D’autant plus lointaines que, pour corroborer cette distance psychologique et culturelle, Cat Péguet en peint la terre de violines, de bleus froids, de blancs glacés…
Semblables mythologies réinstallées se retrouvent dans les peintures. Mais les déesses-mères y sont, apparemment, plus souvent mères, portant dans leur ventre leur enfant, suggérant que Cat Péguet ait quasiment achevé cette circumnavigation qui l’avait entraînée au-delà, autour, hors de « sa » vie. Dorénavant, les couleurs osent des harmonies nouvelles ; les thèmes s’humanisent, deviennent narratifs, plus anecdotiques, plus quotidiens. Comme si l’artiste parvenait enfin à donner libre cours à sa plus intime fantasmagorie. Comme si le cœur, le souvenir avaient remplacé la démarche cultuelle. Ainsi apparaissent aussi, désormais, sur la toile, des histoires de princesses en leur château ; des villages saisis dans le calme nocturne. Et de vieux papiers, témoignages de vies écoulées naguère (patrons de robes démodées, relations journalistiques de mariages qui ont défrayé de lointaines chroniques…) ont remplacé le sable.
Faut-il en conclure que Cat Péguet s’est libérée de ses terrifiantes déesses-mères pour se rapprocher de l’Humain ? Ce faisant, sait-elle qu’elle a en même temps quitté le monde confortable, sécurisant où elle évoluait jusqu’à présent ; pour s’aventurer dans celui de l’incertitude et de l’angoisse créatrice ?
FRAGMENTS D’HUMAINS, DANS L’ŒUVRE DE ROBERT REY, peintre
C’est, consécutive à un accident, l’impossibilité de lire qui a généré la vocation d’artiste de Robert Rey ; et l’aphasie dont il est atteint qui a, presque sûrement, déterminé la forme de son oeuvre. Mais au fil des années, la souffrance semble s’être atténuée, faisant place à une grande sérénité et à beaucoup d’humour : une tête peinte en relief, aux grands yeux ronds ouverts sur le visiteur, au gros nez jovial, et tirant la langue au monde, pourrait être d’ailleurs, l’image emblématique de son attitude à l’égard de la vie.
Pourtant, il est surprenant de constater qu’aujourd’hui encore, très peu de personnages, humains et animaux, de Robert Rey, soient complets : Ici Le silence mystérieux, se profile au bout d’un long cou sans corps, une tête-toupie à bouche-noeud papillon ; là Rare et précieux, les jambes d’une sorte de bouffon partent de sa collerette, un bras absent, l’autre sortant de son oreille ; tandis qu’un équilibriste, tête-bêche avec lui en est totalement dépourvu. Mais les jambes de ce dernier, toutes de guingois, en grand écart au bout d’un bâton-tronc, semblent danser une gigue endiablée! Ailleurs, sont entassés des crânes, dans une fosse commune Les morts, tandis que de l’autre côté de la tombe se tendent – leurs, d’autres ? – mains ! Malgré des « sujets » parfois macabres, le peintre ne laisse aucune connotation morbide s’installer dans ses uvres où les crânes sont hilares ; où des flaques de couleurs éclatantes font jouer les déséquilibres et des reliefs promènent sa fantaisie ; où le bâtisseur La tour d’une monstruosité anonyme est, tel un Djinn malfaisant, enfermé dans une bouteille, etc. Parfois Élucubrations, les fragments d’individus sont totalement indépendants, séparés par des lignes épaisses et raides, isolés dans des formes géométriques : dans l’un, une tête-coeur ; dans l’autre une silhouette encapuchonnée aux doigts crochus tenant une fleur... tels des flashes qui, sans relation apparente, traverseraient le rêve d’un dormeur! D’autres fois L’homme à la casquette, des sortes d’entités avortées stagnent, ou émergent de tracés incontrôlés, de cartes de géographie anarchiques dans lesquelles l’artiste a néanmoins fixé des repères, comme dans les grilles de mots croisés !
Ainsi, Robert Rey lutte-t-il pied à pied grâce à son oeuvre picturale ; et si (trop) souvent reviennent sur ses toiles les affreuses mains crochues, dans d’autres (ou les mêmes), volètent des pommes-oiseaux L’homme-tronc ; s’épanouissent des fleurs qui sortent, telles des grappes de lilas, du bec d’un coq en train de s’égosiller ; s’échappent comme un foulard-coeur de la bouche d’un ange en lévitation entre des montagnes ; etc. Symboles encore, les pointillés qui relient le guitariste à son instrument ; arrivent aux oreilles du fossoyeur (Bien « entier », lui, capable peut-être, par son écoute des morts, de susciter le plaisir dessiné sur leurs visages ?) ; partent du cerveau du bâtisseur et, par le truchement d’une « bulle », retombent sur les « visiteurs » perplexes, leur affirmant que dans son imagination, sa tour avait l’harmonie d’une musique...
Ces points de suspension qui vont et viennent, semblent essentiels dans l’uvre attachante de l’artiste : Ils dansent des pieds de celui-ci à la tête de celui-là ; enjambent les lignes rigides ; transgressent de plus en plus souvent les cloisonnements... corroborent malgré les personnages tronqués et leur isolement apparent, la volonté de Robert Rey, de transmettre à travers sa création, la grande force de vie qui ne le quitte jamais !
DE TERRE ET DE CHAIR, OU LES CRÉATIONS DE MICHEL SMOLEC, sculpteur et dessinateur
Dès son premier contact avec la terre, Michel Smolec donnait naissance à de fort originales sculptures monochromes, à la fois bouleversantes et provocatrices. Bouleversantes, parce que ce créateur totalement autodidacte, semblait incapable de canaliser le flux des traumatismes qui avaient naguère perturbé son existence, et jaillissaient dès lors par le truchement de ses petites uvres : Ainsi, aborda-t-il à plusieurs reprises le thème de l’I.V.G., dans lequel une femme couchée laissait voir un foetus étranglé par une main d'appartenance anonyme. De problèmes religieux peut-être mal résolus ou inconsciemment éludés, naissait L'Ange dont la figure anguleuse dominait l'oeuvre, et la lourde cape éployée protégeait une sorte de sphinx au visage énigmatique, entouré de ses adorateurs...
Le quotidien s'imposait également : Un Rendez-vous manqué dans une salle des pas perdus, et surgissaient dos à dos, deux personnages, chacun tenant une montre arrêtée à une heure différente, l'un affectant un air furieux, l'autre un air tragique, sans pouvoir empêcher ses yeux de pétiller de malice ! Comme un journal rapporte les événements marquants d'une vie, le créateur ponctuait la sienne de petits couples aux rapports tendus, tels Le jaloux, Madame Freud... ou complices, avec Conversation, etc. Provocatrices, les uvres de Michel Smolec le furent d'emblée ! Frondeuses, raisonneuses aussi, un peu militantes, sous leurs airs innocents et leur bon sens populaire.
Les années ont passé ; et s'est élargie une "oeuvre de chair" au sens quasi-littéral, vu la liberté mentale croissante qu’elle a généré chez l’artiste. Lequel s'est lancé un jour dans des uvres polychromes, de terres mêlées avec un sens inné des rapports de couleurs. Bientôt, intuitivement, il a commencé à se libérer de cette nécessité de « raconter ». Il s'en est allé plus loin, dans une fantasmagorie de personnages plus grands, masculins aux bouches tordues, lèvres craquelées, cheveux hirsutes ou embroussaillés, bras difformes et inégaux, yeux trop petits ou exorbités Démosthène, En attendant ; et féminins, plus sophistiqués, aux fesses charnues amoureusement polies, aux seins gonflés délicatement mamelonnés, à la chevelure flamboyante très soignée en lourdes masses savamment entrecroisées, aux sourires tendres et légèrement ironiques Vénus, Sapho. Chaque personnage devenait en soi porteur d’une histoire tout en préservant l’érotisme qui avait jalonné les relations de ses petits couples.
Mais il semble que, comme tous les authentiques créateurs, Michel Smolec soit incapable de se contenter d’une répétition à l’infini d’une même formulation. Quittant périodiquement la terre, il en est venu à des dessins, passant du crayon aux pastels gras. Renouvelant, de ce fait, les questionnements. Car aucun de ces nouveaux êtres ne semble définissable : les « deux » femmes protégées par un parapluie, nues dans un angle qui pourrait être le croisement de deux maisons, sont-elles bien deux ? Sont-elles siamoises ? Ou n’y a-t-il qu’une seule femme avec deux visages dont l’un serait à sa place, l’autre pas ? Et sous une autre opulente chevelure rousse, combien y a-t-il de visages puisqu’il y a deux nez, deux croix d’or, et deux seins ; mais trois yeux ? A qui appartient ce bras levé qui ne semble rattaché à aucun corps ?… Et ailleurs encore, quel créateur a-t-il jeté pêle-mêle des bras trop courts, des poitrines galbées n’appartenant à personne, des pans de joues anormalement étirés… des visages comme glués les uns aux autres, aux bouches de guingois, parfois se chevauchant… aux yeux fixes, comme plantés sur les orbites et non dedans…
Les yeux ! Ce sont eux, finalement, qui accentuent l’étrangeté de ces nouveaux personnages ! Dessinés en amandes, ils sont d’un bleu très vif, aux épais sourcils, aux paupières lourdement maquillées et à la pupille violemment dessinée qui donne au regard un air à la fois énigmatique et dur, voire arrogant. Mais surtout, ils ne sont jamais à la bonne place, leur nombre n’est jamais satisfaisant ; et, indéfinissables, ils revêtent de ce fait, pour le spectateur, une connotation obsessionnelle, une puissance suggérant que Michel Smolec ne vit dans un monde ni reposant, ni facile à décrypter !
LES PORTRAITS DE BERNARD THOMAS-ROUDEIX, peintre et sculpteur
Résoudre ses questionnements personnels en s’exprimant de manière directe et spontanée ; faire se rejoindre des idées opposées dans lesquelles il se sente à l’aise, telle a été la longue liste de problèmes qu’a dû résoudre l’artiste avant d’en venir à son oeuvre actuelle, plutôt figurative sans être réaliste ni anecdotique ; mais sans rejeter l’abstrait. Très personnelle en tout cas, et bien installée dans l’esprit de son époque !
Une oeuvre où se succèdent des figures étranges et terribles presque toujours chauves et amputées de l’oeil gauche, de la moitié gauche du visage réduite au point d’interrogation inversé d’une larme, ou peinte en creux de couleurs sombres d’où émergent de possibles chemins allant vers de fantomatiques maisons minuscules, situées sur l’un des horizons qui linéarisent chaque toile. Cette négation d’un demi visage s’oppose à la lente élaboration de l’autre, fait de lourds empâtements pellucides ; évoquant des épidermes atrophiés ou des viscères empilés ; griffés de longues stries transversales ; peints de pommettes barrées de toute une géométrie insensée d’où s’échappe un « escalier » montant vers le cerveau... De là, part forcément une spirale gribouillée d’un geste rageur impliquant la transgression, la tentation d’échapper à ses limites : car chaque visage est strictement inscrit dans un cadre ! Carte d’identité ? Téléviseur ? Ou simplement chevelure rigide ? Quel qu’en soit le sens, ce cerne épais et monochrome renforce par sa cohérence et sa banalité, l’intention de l’artiste de restaurer un équilibre ; mais amplifie par contraste l’anomalie du visage, le manichéisme de la dualité ombre-lumière, la connotation malsaine de ce faciès tordu, la restriction absolue de l’espace qui lui est dévolu par rapport à l’immensité de la toile. Seul dépasse du cadre le cou, oblique par rapport à la tête, et émergeant du vêtement sombre, comme un moignon qui se retournerait pour clore la bouche de travers ou pincer le nez crochu ! Le reste du corps de cette sorte de Golem inachevé se résorbe dans les couleurs du fond !
Car, chez Bernard Thomas-Roudeix, le fond est structuré à l’extrême partagé en trois plages bien distinctes : La partie « haute » souvent enduite de sable teint ; faite de larges traces appliquées à gros traits de pinceaux ; ne participant jamais du visage ; la partie « basse » générée par l’effacement progressif des corps, peinte de couleurs « sales » sur lesquelles Thomas-Roudeix plaque parfois une frise de petits portraits : des variantes du portrait central, peut-être ; accentuant de ce fait le malaise que provoque toujours chez le spectateur ce qui est « anormal » ! Et puis, la zone intermédiaire, dans laquelle il se « rapproche » de la toile ; dessine brin à brin une herbe obsessionnelle ; accumule une « terre » craquelée de crevasses sinueuses ; ajoute éventuellement des éléments extérieurs ; supprime la profondeur pour ne créer qu’un aplat absolu.
De sorte que tout au long de sa démarche, l’artiste procède à un long et talentueux travail de déstructuration, d’éclatement, de pétrissement de la matière... Jusqu’au moment où sa névrose semblant irréversible, il assène sa rigueur et ses géométries, sa volonté de retrouver la maîtrise de ses imaginations inconscientes... Un curieux jeu d’à qui perd gagne, face auquel le spectateur se demande sans arrêt laquelle, de la tête du peintre ou de la toile engendrant ses fantasmes, a chaque fois le dernier mot !
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