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Exposition du 27 sept. au 5 oct. 2003, organisée par Claudie Rey et Étienne Régnier, avec la complicité de Jeanine Rivais.
Saint-Jean-aux-Bois est un joli petit village niché au milieu de la forêt, à une quinzaine de kilomètres de Compiègne. Où, les habitants concernés par l’art, l’étaient jusqu’au début du XXIe siècle uniquement par celui qui touche de près à l’Art contemporain et officiel. Mais voilà qu’un jour, la Présidente d’une de ces petites associations qui fleurissent si souvent en des lieux similaires, découvrit par hasard Artension, et parcourant ses articles, fit connaissance avec l’Art singulier.
Authentiquement curieuse, Claudie Rey téléphona à Pierre Souchaud qui téléphona à Jean-Claude Caire qui téléphona à Jeanine Rivais… Comme il est dit dans les romans, l’« aventure était en marche ». Après une réunion à trois avec également le Secrétaire général Etienne Régnier, il fut décidé qu’une manifestation serait organisée dans le cadre de l’exposition annuelle de « l’Association Saint-Jean-aux-Bois ». Dont acte, fin septembre 2003.
L’allocution de la Présidente résumait bien cet enchaînement de circonstances : « Les Artistes singuliers ont vécu en 2003 leur premier grand rassemblement historique au Printemps des Singuliers. Ils représentent une mouvance où chaque artiste garde sa différence, sa forte personnalité, sa singularité. Quinze d’entre eux participent à notre Salon et sont parmi nous aujourd’hui. Leur art, issu de l’Art brut, est spontané, intuitif, hors de toutes conventions et de toutes formations. C’est un art hors-les-normes. Considéré comme parallèle à l’Art officiel, il fait appel essentiellement aux sentiments, à l’émotion. Les Artistes singuliers nous aident donc à vibrer très fortement à l’art de notre temps. En y apportant un regain de sensibilité, ils sont certainement l’un des aspects les plus chaleureux de l’Art contemporain… »
Le Maire de Saint-Jean-aux-Bois confirma son plaisir de voir son village « oser » cet art si différent, d’autant qu’il s’agissait d’une « première » au nord de Paris.
La soirée commença donc par une conférence de Jeanine Rivais, intitulée : De l’Art asilaire à l’Art singulier. Jamais cette causerie ne s’était déroulée devant une foule aussi dense, puisque s’y pressaient près de 200 personnes. Au point que ces auditeurs durent rester presque tous debout parmi les uvres des exposants. Mais, malgré l’inconfort, la qualité d’écoute de ce public, y compris des officiels venus nombreux, fut impressionnante ! L’aura de cette manifestation également. À croire que pour ces gens venus parfois de loin, la découverte d’un art « autre » que celui dont ils avaient jusqu’alors conscience, était un moment important.
Précisons que les artistes choisis (proches de Paris pour des raisons de transport des uvres) étaient des peintres ou des sculpteurs de grand talent, autodidactes pour la plupart, représentatifs des tendances principales de l’Art singulier. Il y eut bien, parmi les visiteurs férus de classicisme, une ou deux fausses notes, du genre « Qui sont ces artistes ? Est-ce qu’ils ont une cote ? » Mais les uvres confiées à l’Association étaient magnifiquement installées, éclairées et généraient une ambiance chaude et conviviale. Et, dans l’ensemble, elles furent longuement regardées et généralement appréciées par ces yeux tout neufs !
RAÂK ANDRÉ-PILLOIS dite RAÂK, sculpteur
L’aventure a commencé, pour Raâk, le jour où elle « a rencontré » la terre. Depuis lors, elle a « vécu » en des mondes où l’absence d’angles inscrit toujours virtuellement ses sculptures dans un œuf. Mais elles prennent, malgré la gravité récurrente du propos, un air ludique, voire espiègle. Avec, de façon incontournable, une connotation sexuelle, parfois ambiguë, comme ce petit personnage dont le phallus « naît » au beau milieu d’une vulve, ramenant l’auteur à un hermaphrodisme saisissant. Avec, aussi, des contradictions à cause desquelles une mère peut tantôt repousser son enfant qui s’agrippe à elle, car elle doit préserver son autonomie, vivre sa vie personnelle ; tantôt le retenir de tous ses muscles crispés, alors qu’il essaie de naître. Faut-il en conclure que le subconscient de l’artiste s’insurge de temps à autre, et rappelle sa longue errance philosophique entre sexe et naissance ?
Cette tension pour garder en elle le petit être conçu par cette mère pourrait être le lien avec une nouvelle génération où les solitaires de naguère ne le sont plus et ont même amorcé une vie de couple : Corroborant le besoin d’absolu de Raâk, ce sont désormais de si intimes enlacements qu’il est impossible de dissocier la silhouette de chaque protagoniste. Certes, ici darde un sein, là un sexe… se profile l’arrondi d’une fesse… Mais les corps sont si intimement enserrés qu’ils semblent un unique tronc surmonté de deux minuscules visages inclinés tête-bêche. Et puis, amusant paradoxe, tous ces petits êtres ont « trouvé » leurs deux pieds, même s’ils n’ont toujours que quatre doigts et partent directement de la hanche, sans articulation. Mais peut-être est-ce parce qu’ils n’ont plus envie de parcourir le monde, qu’ils ont trouvé chez eux leur équilibre ?
Surtout, Raâk-la-Fouineuse, l’intarissable, l’insatiable, la jamais satisfaite a, renouvelant l’émerveillement qu’elle connut un jour avec la glaise, découvert la couleur. Cherchant, à partir de ces argiles, à créer les formes les plus évocatrices, les plus puissantes dans leur sobriété ; ajoutant pigments, engobes… mêlant le tout jusqu’à l’osmose la plus absolue entre ce qui, obsessionnel, lui trotte dans la tête, et ce qu’elle « dit » avec ses personnages. Réalisant son vieux rêve de « couvrir » ceux-ci d’une peau/vêtement. Livrant le tout à la violence du feu. Car l’artiste voue un véritable culte païen à ce feu possiblement destructeur mais aussi créateur ; au raku qui joue avec sa terre et ses pigments pour engendrer des métallisations, des noirs, des mats et des brillants… bref, mille combinaisons aussi complémentaires ou oppositionnelles, aussi imprévisibles a priori, que la psychologie véhiculée par les petites personnes qui en émergent.
Quant à Raâk, créatrice on ne saurait plus authentique, elle est heureuse, au milieu de cette faune pittoresque et colorée qui fourmille dans sa maison.
MUGUETTE BASTIDE, peintre
Toute sa vie, Muguette Bastide a été concernée par les problèmes de société. Fouisseuse, incapable de se satisfaire d’une relation faite par d’autres, elle est allée in situ, voir ce qui se passait de par le monde. Et dessiner ce qu’elle y voyait : Ainsi, a-t-elle dénoncé en Allemagne la montée du fascisme, en Israël les massacres d’Hébron, ici des destructions, ailleurs des ostracismes, etc.
Muguette Bastide, donc, en quête permanente de l’Homme. Mais pas l’homme dans ses attitudes conventionnelles ou ses sophistications civilisatrices : l’homme et ses instincts, ses analogies avec l’animal. Dans ce but, elle ne peint que « des trognes » burinées par l’âge ou le vent, des personnages grossièrement habillés, dont les vêtements laissent saillir des mains rugueuses ; les cols ouverts, des tendons bandés ; les jupons retroussés sur des genoux et des cuisses cabossés de cellulite… Elle saisit en mouvement des paysans avançant corps arc-bouté derrière leur troupeau ; s’attarde sur l’immobilité d’êtres assis, dos voûtés et épaules tombantes, leurs soucis gravés sur leur visage ; s’arrête sur d’autres, nus, tassés, recroquevillés comme les bêtes qui ont mal…
Tout cela dessiné au crayon ou à l’encre de Chine, peint sur papier, aquarelles ou gouaches, ou sur toile, huile ou pastel, voire techniques mixtes afin de multiplier les nuances… chaque œuvre s’organisant autour du sujet central, à partir duquel l’artiste équilibre le reste de la toile. Jamais un trait net, elle commence par une succession de coups de pinceau ou de crayon, les fait se chevaucher, revenir, circonscrire la silhouette qu’elle a en tête… Elle passe dessus des teintes claires et douces, les fait cohabiter avec des noirs épais, ajoute des bleus ou des rouges vifs… de sorte que l’œuvre terminée est toujours haute en couleurs directes, violente !
Tout de même, au bout de ce demi-siècle de révolte intérieure, sociale et politique, peut-être Muguette Bastide souhaite-t-elle atténuer un peu cette violence ? Récemment, sont nés de nombreux paysages comme si maintenant son environnement la concernait. Les couleurs des portraits se sont faites plus nettes, plus tendres, comme si la main de l’artiste prenait la peine de les caresser, comme si elle se rapprochait psychologiquement de ses personnages : de petites coquetteries sont apparues, tels ces nœuds dans les tresses d’une Fillette sur fond bleu… des complicités se sont nouées où des couples conversent dans les fauteuils d’un salon Maroc, où des « gens » sont groupés autour d’une table Fierville les Mines, où des têtes se serrent en une chaude intimité Rwanda, etc.
Faut-il en conclure que, sans quitter les thèmes qui lui sont chers, Muguette Bastide s’est attendrie, a pénétré au lieu de se contenter de les dénoncer, au cœur même des souffrances, des bonheurs, du quotidien de l’Homme ? Il semble bien que oui. Pourtant, aucun hiatus : cette « nouvelle vague » est venue tout naturellement se ranger sur les cimaises aux côtés de la création que l’on pourrait désormais qualifier d’« historique ». Aussi prolifique que son « aînée », bien sûr, car cette artiste a tant et tant à dire !
VIRGINIE BAUMGARTEN, dite VIRGINIE, peintre
Le visiteur étonné par l’homogénéité, la qualité et la sérénité qui se dégage de ses uvres, demande-t-il à Virginie si elle se considère comme une artiste ? La réponse fuse sans ambiguïté, c’est « oui » ! Et, incontestablement, cette jeune femme autiste, d’une trentaine d’années, qui peint depuis l’âge de sept ans et fréquente depuis quelque temps un atelier de dessin, EST une artiste : les multiples portraits qu’elle a déjà réalisés, en attestent !
Non que ses créatures soient issues de son imagination : la plupart du temps, elle puise son inspiration dans les livres d’art, et déclare que telle œuvre est une copie de Van Gogh, telle autre de Gauguin… Mais il est surprenant de voir la liberté qu’elle se donne par rapport au modèle. Chaque interprétation – puisque, supposément, c’est ce dont il s’agit – est non pas « similaire », non pas « ressemblante », mais peinte avec un sens étonnant de la gestuelle de l’œuvre originelle. Même lorsqu’elle fait plusieurs variantes d’une même œuvre, le mouvement demeure, et chaque réalisation est tout à fait différente des autres. D’où il faut conclure que les référents sur lesquels s’appuie Virginie, ne lui sont, au fond, nécessaires que pour se sécuriser. Que, plus sûre d’elle-même, elle serait parfaitement capable de peindre sans eux. Et que, subséquemment, chaque portrait est une création !
Qu’elle réinvente le monde, en somme. Un monde extirpé du contexte dans lequel elle l’a saisi sur le tableau original. Toute la place appartient donc aux personnages, et ils sont là, très équilibrés, placés face au visiteur, sur fond de nuages…Toujours seuls… Jamais en pied… Ils semblent n’avoir qu’un buste, comme sur les photos d’identité : peut-être cette idée d’identité est-elle importante pour Virginie ? En tout cas, chaque visage est très travaillé ; les grands yeux aux pupilles brillantes ou au contraire éteints comme aveugles, et la bouche disent tantôt la joie, tantôt la tristesse ou la perplexité. Enfin, la signature « virginie », bien visible au milieu de l’œuvre, dit assez que cette jeune fille a conscience d’avoir trouvé là un langage bien à elle, et qu’elle y est à l’aise ! Et le plaisir qu’elle manifeste en voyant le public apprécier ses uvres, confirme qu’elle a pleinement le sentiment d’être une authentique artiste.
Qui en douterait ?
HAUDE BERNABÉ, sculpteur.
Haude Bernabé avait prêté deux grandes sculptures, composées de métal et de bois, qui, installées dans la cour, accueillaient les visiteurs, de leur hiératisme et leur originalité.
Pendant plusieurs années, Haude Bernabé a exploré le champ des possibilités offertes par le fer puisque, après avoir prospecté toutes sortes de matériaux, c’est décidément celui qui l’a convaincue. Mais, tant il est vrai que pour les artistes authentiques, rien n’est jamais définitif, elle a également exploré différentes factures : petits individus tendres et liés à son enfance bretonne ; individus de haute stature et d’incertaine détermination.
Et puis, elle est parvenue à la concision de la photo d’ « identité ». Nouvelle définition où il n’est même plus besoin de membres, ni de ventres : elle soude de lourds cercles métalliques de diamètres différents, insère des boulons aux crantages massifs… génère, souvent évidés, des bustes râblés à peine séparés des têtes par des cous minuscules. Puis, mélangeant des huiles, des pigments bruns, des vernis et autres apprêts, elle les chauffe, afin de les opacifier ; et une fois refroidie, cette mixture ressemble à s’y méprendre à des peaux boursouflées. Il semble que l’artiste n’en soit pas venue délibérément* à ce travail, qu’elle n’ait pu qu’en constater les effets, et les entériner en titrant ses uvres La peau de la nuit, À fleur de peau… Peut-être, peut-on subséquemment conclure que cette nouvelle génération est encore en gestation ? Ou qu’Haude Bernabé est maintenant capable de quitter son monde familier de naguère et de côtoyer avec une tendresse toute neuve, ces petits allogènes ?
* Dira-t-on jamais assez, combien le subconscient est fortement actif chez les créateurs sincères ?
Pourtant, tout n’est sans doute pas aussi simple, ni aussi définitif. Car parallèlement à cette série couverte de pellucides épidermes, est « née » une autre « ethnie ». Qui, contrairement à ses solitaires prédécesseurs, serait « socialisée ». L’artiste, en effet, construit des groupes, (des familles ?) intitule ces nouvelles créations « Les égarés », « Jardin d’enfants »... Placés là, agglutinés, comme soudés côte à côte, à des hauteurs différentes eu égard à leur taille, – À leur âge, leur atavisme, à des résurgences mélancoliques qui voudraient retrouver la photo d’école ou réveiller d’anciennes admirations pour des maîtres avérés ? – ils regardent avec un bel ensemble de leurs gros yeux ronds dans leurs étranges visages bon-enfant, le visiteur situé en off ! Pour eux, aucune peau, nuls atours ; des lignes pesantes, vierges de fioritures. Par contre, grâce à de savants réglages de la flamme de son chalumeau, l’artiste couvre ces êtres grégaires de sobres reflets ou au contraire de brillances irisées. Jusqu’à ce qu’ils aient un petit côté humain infiniment touchant. Et, parce qu’à ce moment-là la vie s’est faite trop dure pour Haude Bernabé ; parce qu’il lui a fallu se libérer de son mal-être en usant de toutes ses aptitudes ; eux qui ne ressemblent à aucun autre, sont paradoxalement proches de dramatiques portraits dessinés aux pastels, récemment échappés de la main du sculpteur…
Mais, bravant les aléas, celle-ci avance, balancée entre mémoire et aventure ; créatrice solitaire poussée par une profonde nécessité intérieure, et accompagnée d’une immense force de vie. Tellement passionnée, tellement talentueuse, que son œuvre est de plus en plus personnelle, et son style toujours plus particulier. Pour le plus grand plaisir de ses visiteurs !
CHENU, peintre
Chaleureux et volubile, sa bouille joviale et son tour de taille sans retenue suggèrent que Chenu est amateur de bonne chère, d’histoires graveleuses, de rires tonitruants. Il l’a prouvé dans une série intitulée « La Cuisine de Chenu », dans laquelle il osait des assortiments laissant dubitatif plus d’un visiteur, comme ses Lentilles aux oranges et soupe aux moules ou sa Tête de veau façon Ch’nu… Des commentaires doublaient les dessins, tour à tour salaces, bon enfant, évidents, succulents, truculents… le gastronome faisant alors fi, dans le travail du peintre, des plus élémentaires canons picturaux. Car, Chenu, autodidacte, et jouant de ses apprentissages solitaires, incluait sur la même toile et à taille égale, l’olivier et la bouteille d’huile, le Chinois et le sampan, le cochon et le couteau… Une sauce mijotée… à toutes les sauces, en somme, servie dans de larges plats de terre vernissée conçus par l’artiste, incrustés à la manière de ceux de Bernard Palissy, de têtes animales, de fruits et de légumes dont les formes généreuses dépassaient elles aussi, à l’instar de celles de leur créateur, largement les bords.
Chenu possède, en effet, à forte dose, une épice bien à lui : l’humour, omniprésent sur sa toile, quel que soit le thème abordé, le peintre travaillant, depuis toujours en larges séries au cours desquelles sa faconde teintée de tendresse emmène le visiteur se balancer sur la lune ; le fait entrer dans la ronde parmi les bambins de naguère ; partir à la poursuite d’un cycliste escaladant allègrement une dune ; se rouler dans l’herbe près d’un petit mouton ; s’envoler sur les ailes d’un ange, d’un oiseau ou d’un cerf-volant, se reposer sur les ocelles d’un papillon… constater que chaque fragment de toile renferme « son » élément spécifique et contient de ce fait une nouvelle invite.
Tout cela animé d’une grande volonté démonstrative proposée sur de petites plages où l’artiste s’autorise toutes les libertés. Comme dans les créations d’enfants auxquelles ses uvres s’apparentent souvent, il peint sans se soucier de proportions, d’équilibres et surtout de perspective… Et pourtant, tout ce petit monde se retrouve sur ses pieds, à la fois empreint d’incertitudes poétiques, et éclatant comme dans les contes de fées. Très linéarisés au milieu de leur espace, personnages, animaux ou végétaux cohabitent en un joyeux méli-mélo où l’élément le plus important est FORCÉMENT le plus grand, évident, mais sans aucun souci de réalisme ! Subséquemment, aucun hiatus entre ces petits carrés qui, tels des dominos colorés, forment une grande surface « découpable » au gré de la fantaisie de l’artiste. Chacun y « raconte » à sa manière une scénette lisible au premier regard. Et l’unité de l’ensemble tient à la patine aux teintes douces, extrêmement personnelle du pinceau passé à larges traces.
Un gentil rêve, en somme, vif, plein de fraîcheur, aux multiples facettes ludiques et provocatrices.
MARCEL KATUCHEVSKI, peintre
Au début, Marcel Katuchevski a peint des « oeufs », tachetés de « noyaux », tels des visages inachevés ou avortés ; puis des petits ectoplasmes, « personnages » embryonnaires aux figures indistinctes directement rattachées aux troncs ; aux membres-moignons filamenteux ; aux corps incertains, variant d’une opacité lactescente à des transparences radiographiques ; fluctuant à tous les stades de l’être et du non-être dans des sortes de liquides amniotiques noirs, surchargés de bruns, à longs traits de pinceau.
Puis, comme ces individus à peine ébauchés, donc trop peu porteurs de vie, étaient incapables peut-être, de conjurer la pression des images récurrentes héritées de ses parents morts dans les camps, il a commencé une série de « portraits », souvenirs déchirés aux visages hâves ; borgnes souvent, leur œil unique au regard vide quasi-enfoui sous des paupières boursouflées ; aux pommettes décharnées striées de rides ; aux rares cheveux malsains, raides et secs : témoins de quelles souffrances, revenus de quels abîmes ?
Ce long travail de fouissement a finalement amené Marcel Katuchevski à une oeuvre plus structurée, plus figurative, où reviennent comme des symboles gravés sur ces visages iconologiques, de terribles croix de la non-signature, des stigmates de la mort programmée. Et puis des mots : « rouge » comme un leit-motiv de sang répandu ; ou « blanc » sur tableau noir, en français et en allemand ; réminiscence de quelles puretés souillées, de quels linceuls profanés ? « Et », dont la concision et la crudité semblent entraîner vers sa phase finale l’inexorable descente du peintre vers ses enfers personnels...
En effet, ses uvres récentes, très grandes, menées simultanément, proposent chacune un personnage central, tantôt masculin au visage blanc, tragique et glacé ; aux yeux caves et à la bouche dure ; la ligne du corps évidente, mais l’intérieur réduit à l’état de gribouillages, de griffures comme pour maculer une masse noire trop anatomique. Tantôt, présentant un corps apparemment féminin ; mais un visage déliquescent, tuméfié, comme d’avoir été trop longtemps battu, et au crâne éclaté. Chaque fois, leurs pieds disparaissent dans des sortes de charniers, comme si ces « êtres » encore « vivants », appartenaient déjà à la mort... Comme si leur apparence charnelle n’était qu’accidentelle... Que malgré quelques « certitudes » s’imposant en spirales à l’entour d’eux (boules dures, formes géométriques reliées par des rubans) auxquelles se raccrocherait l’artiste pour « remonter », « résister », lorsqu’il n’en peut plus de cette chute vertigineuse vers sa propre destruction ; ces entités presque « vraies » participaient de l’inéluctable travail de décomposition, du cheminement vers la disparition, l’effacement définitif de leur individualité ou de leur histoire ?
Définitif? Non, car reste la mémoire, sous l’aspect de cette création violente, en forme de témoignage qu’a entreprise, à son coeur et son esprit défendant, Marcel Katuchevski !
SYLVIA KATUCHEVSKI, sculpteur
Quitter de vieilles amies qui, depuis plus de vingt ans, sont nées de votre cœur et de vos mains, ne se fait pas sans souffrances ! Se remettre totalement en cause ; abandonner des sécurités récurrentes, lorsqu’on parvient à la moitié descendante de la cinquantaine n’est pas non plus facile ! C’est pourtant ce qu’a fait Sylvia Katuchevski lorsqu’elle s’est aperçue que son savoir-faire risquait d’engloutir sa créativité. Bien sûr, ce « changement » n’a pas été le fruit d’une froide décision. Comme lors d’une maladie qui « couve » en vous sans se déclarer, l’artiste a connu des angoisses dénuées de raisons, des questionnements ne recevant aucune réponse définitive… Elle s’est accrochée à ses « Mater Dolorosa », sculptures féminines, blanches ou polychromes, sorte de saga dans laquelle elle exprimait depuis tant d’années ses difficultés existentielles et ses paradoxes liés à de possibles souvenirs d’enfance, à des paradis terrestres explorés puis oubliés… Mais désormais, le doute persistait, l’obligeant à s’en éloigner.
Un jour a surgi une incoercible envie de plonger « autrement » ses mains dans la terre. Une nouvelle démarche à la fois liée à la précédente et complètement différente, qui la laisse encore dubitative, car elle s’impose sans que l’artiste puisse en saisir tous les tenants et les aboutissants. Et elle a choisi le raku, comme en un besoin de revenir à des techniques originelles. Ce choix ne s’est pas opéré au hasard, mais pour la symbolique qu’il véhicule : naturel et sobriété ; détachement, intériorisation et simplicité des sentiments. Terres cuites de façon à obtenir des grès rugueux, gris et noirs avec par endroits des flamboiements rentrés de rouges sombres ou de bleus froids ; et des nuances apportées par des glaçures plombeuses, épaisses et brillantes, creusées d’infimes dépressions.
Sans doute par un besoin de structurer ces bouleversement cataclysmiques, l’artiste a commencé à réaliser des « plaques », aux contours raboteux certes, mais incontestablement quadrangulaires : et, dessus, elle a gravé de nouveaux personnages tronqués par des enchevêtrements de végétations ou de rocs : l’Homme se levant, émergeant des éléments pour devenir lui-même… Et la « quête » de cette nouvelle identité s’est poursuivie. Sachant que depuis toujours et en toutes civilisations, les masques permettent d’explorer le tréfonds de l’âme humaine et à leur auteur d’affirmer différemment son identité psychologique et culturelle, faut-il s’étonner qu’elle ait – de même que l’enfant derrière son masque « se change » en fantôme ou en sorcier – tenté avec les siens de faciliter sa mutation, se changer en l’auteur d’une nouvelle génération d’individus naissant dans des espaces dont la définition s’affine peu à peu ?
Épais et lourds, ces objets cérémoniels portent des scarifications ou des reliefs, des motifs décoratifs… ou, à la place des joues, de petits médaillons aux visages découpés comme des camées, et à peine rehaussés de fins cheveux d’or jaune, situés à proximité d’une bouche béante, hurlant son cri primal. Porteurs d’une sorte de magie mimétique, ces masques ont apparemment permis à la créatrice – et ce mot prend ici sa force littérale – de réactiver son mythe fondateur et d’amorcer une sorte de sculpture redevenue tri-dimensionnelle où, dans les plissements d’un magma figé pour l’éternité, émergent de petits individus encore incomplets, aux traits tout de douceur, aux grands yeux ronds, « beaux » de l’innocence originelle ; mais déjà soudés les uns aux autres, en une amorce de « vie » sociale…
Aucun doute n’est possible : Sylvia Katuchevski est parvenue à un point de non-retour. Sur des voies qui lui restent à rendre définitives, elle chemine déjà, déposant au long de son parcours des témoignages qui lui permettent de redevenir elle-même, d’être « elle chez elle », tout en étant autre et ailleurs ! N’est-ce pas là le rêve de tout artiste ?
LOINTAINE ET SI PROCHE AFRIQUE D’ARIANE KHALFA
Intéressée depuis toujours par les arts primitifs, Ariane Khalfa a effectué une longue approche vers l’Afrique, vers la Terre-Mère. Jusqu’à l’instant où, comme dans les fantasmagories les plus inattendues, les siennes sont devenues réalité lors de sa rencontre avec un jeune Africain et sa mère. Dès lors, ces deux personnages ne l’ont plus quittée. Leur présence est si forte qu’aux périodes graves de sa maladie, « lorsqu’elle voyage en dehors d’elle pour se créer un monde destiné à compenser le réel qui ne lui suffit pas »*, ils surgissent au gré de ses hallucinations. Certes, à ces moments-là, elle est incapable ou n’éprouve pas le besoin de les dessiner ou de les peindre, puisque sa « vie est alors elle-même une œuvre d’art »* Mais dès qu’elle a retrouvé le calme de son atelier, ils reprennent leur place à la fois morale et picturale. *Ariane Khalfa
La mère, surtout, qui revient de façon récurrente. Comme dans les photographies d’identité, seuls sont représentés son buste et sa tête (mais n’est-ce pas sa propre identité que cherche Ariane Khalfa, par le truchement de ces portraits toujours différents, et néanmoins toujours le même ?) Tableau après tableau, la femme est là, très stylisée, statique. Ses grands yeux fixes aux pupilles noires ont l’air de regarder dans le lointain, comme on l’imaginerait dans son village fixer à l’horizon un point du désert. La poitrine saille de façon très érotique, les seins se détachant en forme de banane aux deux bouts de laquelle se découpent les aréoles et les tétins. Ils s’appuient sur l’amorce d’un ventre rond, suggestif de fertilité et de grossesse. Dans le visage d’un ovale très allongé, dont le front et le menton sont aigus, la bouche pulpeuse, charnue, et le nez épaté accentuent ses caractères négroïdes. D’énormes boucles d’oreilles élargissent son visage, et rompent la lourdeur du cou raide et cylindrique. Quant aux cheveux, ils sont l’objet de tous les soins de l’artiste : ils sont crépus et nattés, dressés en houppe ou disposés en auréole autour du visage, de manière à former une couronne. Parfois, cette femme est nue, et la peau noire est alors peinte à longs traits épais du pinceau. D’autres fois, elle est habillée, mais le tissu colle si étroitement au corps qu’il devient une seconde peau ; et le long travail, la sophistication des motifs ornementaux donnent aux vêtements une connotation d’opulence. Ce sont les étoffes et les cheveux qui rendent cette femme semblable à celle des rêves de la jeune peintre, là où elle est déesse africaine. Il est incontestable que l’hiératisme de cette femme-déesse l’emmène bien au-delà du quotidien et de la banalité d’une vie au jour le jour ; que, par la dignité de son maintien, elle confine au sacré et rappelle ces statues dont la beauté à la fois terrible et captivante draine vers elles la ferveur populaire.
Néanmoins, malgré la révérence dont elle fait preuve à l’égard de ce personnage, il arrive que l’artiste veuille témoigner du temps qui passe. Les cheveux sont alors blancs et le visage griffé, barré de profondes rides. La Vieille femme est-elle alors plus humaine ? Et, remontant à des sources plus lointaines, Ariane Khalfa pense-t-elle à une possible grand-mère rassurante ?…
Qui ne saurait, cependant, combler son infini besoin d’amour. Car, lorsque se fait trop forte la frustration de son désir d’enfant, elle place, au centre absolu du tableau, près d’une mère vêtue de couleurs éclatantes, un petit garçon tout blanc. Et le visiteur s’interroge alors : Cet être minuscule est-il décédé ? Ou bien la créatrice a-t-elle, une fois encore, rejoint les ancestrales coutumes africaines, et l’a-t-elle vêtu de blanc pour conjurer la mort ? Plus simplement, est-elle psychologiquement incapable de lui donner une personnalité ?
Malgré l’absence de réponses, l’ensemble de cette œuvre qui n’a rien de narratif et ne s’impose que par la puissance évocatrice de ses portraits, n’en est pas moins poignante. Et, au fond, n’est-elle pas une longue histoire ? Car elle-même, ballottée par une vie qui ne l’a pas épargnée et flottant depuis l’enfance entre deux civilisations parentales souvent contradictoires, Ariane Khalfa cherche désespérément des racines qui lui permettraient enfin de « se poser » en un lieu et de s’y savoir « chez elle » : Dans ses Autoportraits, où son visage est africanisé à l’égal de son modèle, la bouche amère aux commissures tombantes et la vacuité des yeux sans pupilles témoignent de son mal-être. Et sa peau est couverte de larges tatouages d’où partent des motifs labyrinthiques serpentant en direction des orbites. Or, chacun sait que les signes cabalistiques reproduits lors de cette mutilation, étaient naguère supposés protéger l’individu du mal. Peut-on alors, raisonnablement penser que lorsque la jeune fille aura « vu » le fil qui la conduira hors de ce labyrinthe, ses yeux s’animeront et elle se sentira enfin en harmonie avec elle-même et avec sa vie ?
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