Carte du site

Nous écrire
Définitions Bulletin
Expositions
Entretiens
Rechercher sur le site
Sacrées femmesVisite impromptue chez Maurice NoirotPetite histoire des arts singuliers
VISITE IMPROMPTUE CHEZ MAURICE NOIROT

Entretien à bâtons rompus de Jeanine Rivais avec Maurice Noirot, peintre.


Jeanine Rivais — Maurice Noirot, parlez-nous de votre conception de la peinture. Il me semble que certains éléments reviennent dans chacune de vos œuvres. Le cœur en particulier ?

Maurice Noirot — Oui, en effet. Je le fais sans le vouloir réellement. Chaque fois que je peins une fleur, il faut dedans un cœur. Je ne le définis pas à l’avance, mais c’est obligatoire ! C’est naturel.

J. R. — C’est encore plus intime, puisque vous les placez dans une véritable osmose : vous peignez un personnage, mais il EST en même temps une fleur, de sorte que vous pourriez les appeler des êtres-fleurs ?

M. N. — Oui, on peut dire cela. De toutes façons, ce sont tous des êtres vivants, avec une tête d’homme ou de femme. Mais ils ne sont ni hommes, ni femmes.

J. R. — En même temps, ce cœur leur permet aussi de voler. Il est posé sur le sol, mais il est prêt à prendre son envol ?

M. N. — Peut-être. Il peut décoller. Dans mon esprit, c’est comme la pollinisation : la graine s’en va, et elle se ressème ailleurs. Et c’est un cycle sans fin. C’est l’esprit enfantin : l’enfant ne sait pas qu’il existe ces semences ; qu’elles se déplacent.

J. R. — Par contre, si certains de vos personnages sont bien autonomes, conçus dans leur entier, d’autres semblent faits de « morceaux » surajoutés. Et ils ont l’air de voler avec des sortes de pinces plutôt que des ailes. Pourquoi ?

M. N. — Je n’en sais rien. Sauf qu’en fait, il s’agit d’un poisson au milieu des grenouilles et des joncs. Alors, peut-être s’agit-il de ses écailles ? Quand il s’agit de grenouilles, on aperçoit toujours leur tête, et on voit leurs yeux ! Dans mon idée, il s’agit de poissons préhistoriques, mais je ne saurai pas vous dire pourquoi. En fait, je ne sais jamais pourquoi je place tel ou tel élément sur le tableau, et je ne veux pas le savoir. Il s’installe là de lui-même, parce qu’il fait partie de mon univers.

J. R. — Si ce n’est pas un secret, comment procédez-vous pour donner à vos tableaux cet aspect brillant qui les rend lumineux comme les soleils que vous y peignez ?

M. N. — Je fais tous mes tableaux sur des petites planches de bois. Je les entretiens très soigneusement. Une fois peints, je les couvre d’une seule couche de vernis très gras, je le laisse couler partout. Puis, je mets dessus une couche de cire anti-poussière. Et j’astique la surface. Je fais des expériences, j’essaie sans cadres, ou avec des cadres que je trouve dans des magasins de bric-à-brac…

J. R. — Êtes-vous d’accord que votre peinture est plus naïve que brute ? Du bel Art naïf, même. Cette tête-soleil qui est en même temps les branches de l’arbre…

M. N. — Je ne sais pas. Mais c’est beau, n’est-ce pas ? Le soleil dans l’arbre… Je suis comme les arbres, en ce moment, c’est l’hiver, alors je me repose, je me concentre. Mais dès qu’il va faire beau, dès que le soleil va revenir, je vais de nouveau « attaquer » ! Cet arbre aux branches-soleil, c’est l’homme qui est vivant et qui va se laisser découvrir… Je fais cela par besoin, et si les gens adhèrent à ce que je fais, je suis heureux. J’ai des tas de tableaux que je ne vendrai jamais. Que je n’ai pas envie de vendre. J’ai passé des heures de ma vie à apprendre mon travail, et je suis heureux d’avoir au bout un résultat. Non pas en argent…

J. R. — Si vous n’en avez pas besoin pour vivre, c’est bien que vous travailliez uniquement pour le plaisir. Cela vous place dans les authentiques artistes Singuliers. Si l’argent vient en plus, tant mieux. Mais un artiste qui crée pour le bonheur de créer, c’est l’idéal ! Et cela devient de plus en plus rare !

M. N — C’est ma philosophie ! C’est ce qu’il y a de merveilleux. Je fais tous ces tableaux avec une très grande passion. Je me souviens que la première fois où j’ai commencé à modeler à 5 ans, j’ai fait un corps. Ensuite, nous avons travaillé tous ensemble, avec mes frères et mes sœurs. De 14 à 17 ans, j’ai joué de la guitare. J’ai fait en même temps des aquarelles, mais j’ai vraiment commencé à peindre – à l’huile – à 17 ans. Ensuite, j’ai fait des sculptures. Je ne me vois vraiment pas vivre sans passion sur cette terre. Rester des heures à ne rien faire. Ou faire des choses qui ne m’intéressent pas. Ce que je fais, c’est mon corps et ma tête qui me disent de le faire !

J. R. — Vous avez toujours peint dans le même style ? Ou vous avez changé ?

M. N. — J’ai changé : l’Abstraction, le Surréalisme… Je suis passé par toutes les phases. Et finalement, j’en suis venu à ce que j’appelle « le dessin d’enfant ». Il a fallu que j’arrive à mon âge pour dessiner enfin ce qui me plaît. Jusque-là, j’avais toujours voulu faire comme les grandes personnes, peindre des paysages. Pas tellement des animaux ou des humains. Ma passion, c’étaient les maisons…

J. R. — Pourquoi des maisons ? Parce que vous n’en aviez pas eu étant enfant ?

M. N. — Non. Nous avions toujours vécu en HLM. J’ai acheté celle-ci beaucoup plus tard. À force de penser, j’en suis venu à la conclusion que continuer de peindre comme je l’avais toujours fait ne me plaisait plus autant ! Et puis, j’ai eu le déclic en 2000, quand je suis allé travailler avec des enfants à Cap Grey. C’est alors que je me suis vraiment rendu compte que depuis longtemps, je n’avais plus le sentiment d’être très créatif. Je trouvais qu’il n’y avait plus d’essence dans ce que je peignais.

J. R. — Mais, puisque vous êtes autodidacte, et que vous ne viviez pas dans des milieux artistiques, comment connaissiez-vous le Surréalisme ?

M. N. — J’achetais des tas de livres sur la peinture. C’est dans les livres que j’ai connu Cézanne, Van Gogh... Je les achetais dans des bouquineries où ils ne sont pas trop chers. Ils ont été mes guides, et leur exemple était pour moi très constructif. Je les ai donnés. Maintenant que j’ai trouvé une démarche qui me plaît, je ne veux plus risquer de retomber dans les mêmes procédés. Ce que je veux, c’est inventer, trouver ce que je ne sais pas. En fait, enfant et adolescent, j’avais occulté ce plaisir du dessin pour peindre comme les artistes célèbres. Alors, maintenant, je veux garder ce plaisir. Bien sûr, je peins tellement longtemps, dix ou douze heures tous les jours que, par moments, j’arrive à saturation. Et puis la lumière est grise. Mais je sais qu’avec les beaux jours le plaisir et l’inspiration vont revenir. Il viendra quelque chose qui me dira de « faire ». Je ne sais pas ce que sera ce « faire », mais il faudra que cela vienne uniquement du cœur. Je retrouverai à ce moment-là  cette lumière terrible, radieuse, qui me donne envie de peindre. Je veux que chaque peinture soit concentrée et chaleureuse. Je dois donner toute la chaleur que je sens intérieurement.

J. R. — Pourquoi retrouve-t-on toujours dans vos toiles, cette sorte de chat* sur le côté gauche ?
* C'est plutôt une sorte de renard, une créature sage et farouche : le « fun ». Maurice raconte leur histoire dans une magnifique BD. Note de D.S.

M. N. — Je ne saurai pas vous le dire. Il est tantôt à l’intérieur, tantôt à l’extérieur du groupe principal. Quand je peins, je n’y pense pas, mais il « faut » qu’il soit là.

J. R. — Vous placez aussi, de façon récurrente, le soleil, l’arbre, la fille-panthère, et une espèce de personnage-fleur qui sont tous sur une ligne verticale. En fait, vos tableaux sont conçus sur des lignes verticales. Essayez-vous parfois de mettre ces personnages qui appartiennent tous, sauf le soleil, à un même monde qu’on pourrait dire « terrien », sur une ligne horizontale qui créerait entre eux une relation ? Il semble que tous ces personnages soient là, mais sans relation les uns par rapport aux autres. Qu’ils existent indépendamment les uns des autres.

M. N. — Je suis d’accord. C’est leur liberté personnelle. Mais ils ne s’agressent pas.

J. R. — Mais cette liberté n’est-elle pas en même temps une solitude, si vous les placez ainsi séparément ? J’avais cru comprendre, dans les petits tableaux que j’avais vus de vous, qu’ils étaient chacun les éléments d’une sorte de mythologie que vous vous êtes inventée ?

M. N. — Oui, une vie plus aménagée. Mais en fait, ils ont chacun leur petit monde. Mais c’est vous qui m’obligez à y penser ; moi, je le fais sans y réfléchir. Il se produit peut-être des choses dont je n’ai pas conscience ?

J. R. — Le mot « fun » revient souvent sur vos toiles ; est-ce parce que vous l’entendez sans arrêt dans la bouche de gens, des ados en particulier, qui l’ont emprunté à l’anglais, sinon d’où vient-il ?

M. N. — Non, pas du tout. Il m’est venu tout d’un coup ! C’est le sorcier, ou plutôt le Grand Sage. Celui qui cherchait depuis longtemps sa peuplade et qui, tout à coup, l’a retrouvée. Il a retrouvé des gens qu’il n’avait jamais connus avant…

J. R. — Pourquoi avez-vous commencé à pointiller complètement vos tableaux ?

M. N. — Je n’en sais rien. Mais tous ces points forment des ondes cosmiques, et des ondes telluriques, des résonances de la Terre. Du ciel ou de la terre. Au début, je ne le faisais pas.

J. R. — Par contre, sur certains tableaux, vous avez supprimé ce pointillisme que l’on trouve très souvent chez les peintres de l’Art brut, et vous avez remplacé les points par des sortes de fibrilles… Personnellement, je préfère les tableaux ponctués, parce qu’ils sont plus intimes : les vibrions me semblent éparpiller la lecture de vos « histoires »… Et ils brisent l’unité de votre tableau. Expliquez-moi comment vous procédez au début d’un tableau.

M. N. — En effet, je me suis plus concentré sur ceux où j’ai mis des points. Je ne l’ai pas fait volontairement. Je ne calcule rien. Je commence par le soleil. Il est obligatoire, parce que sans le soleil, il n’y aurait pas de vie. En même temps, je fais mes ondes. Ensuite, vient l’arbre. Puisqu’il y a le soleil, il y a l’arbre. Puis viennent les animaux, les chiens, le léopard, les fleurs.

J. R. — Mise à part votre panthère qui semble plus petite fille que panthère, votre personnage « humain » ne peut pas exister en tant que personnage, il est « forcément » dans l’arbre ?

M. N. — L’arbre est vivant, pour moi. C’est pour cela qu’il a des bras, des yeux. S’il n’y avait pas d’arbres, il n’y aurait pas de vie, je le répète. Je veux montrer le côté humain de l’arbre quand il est positif, quand l’arbre distribue, répand son propre univers pour ceux qui vivent autour de lui.

J. R. — C’est pour cela que vous ne pouvez pas peindre en hiver ?

M. N. — Absolument. L’hiver, je perds tous mes repères. J’ai essayé de peindre un ou deux arbres sans feuilles, mais ça ne va pas ! Il faut qu’ils soient tout verts, c’est pour cela que je commence à peindre avec le printemps. Mes arbres sont des sortes d’arbres sauvages, avec des milliers d’oiseaux. Je suis natif de juillet, et je crois que c’est cela qui m’oblige à peindre dans les saisons chaudes et radieuses. L’hiver, je prends ma guitare, et je joue pendant des heures, je compose des airs, des paroles… Alors, tout va bien.

J. R. — Attribuez-vous parfois des « rôles » à vos personnages ?

M. N. — Quelquefois. Celui-ci, c’est mon sorcier adoré. Il est à peine esquissé. Il me plaît. Et, bien sûr, il y a le soleil. Je m’étonne souvent moi-même.

J. R. – Au moins, vous êtes enthousiaste. Il est vrai que vos tableaux sont particulièrement lumineux.

M. N. — Je suis comme les enfants.

J. R. — Il semble donc, comme je l’évoquais tout à l’heure,  que vous ayez créé une sorte de mythologie personnelle. À partir du moment où vous vous êtes dégagé des différents styles dont nous avons déjà parlé, comment les choses se sont-elles passées ?

M. N. — Si ma façon de faire est très visuelle, tout vient maintenant de l’intérieur de moi. Quand je faisais un paysage, je ne voyais rien d’autre que la volonté de bien représenter tout ce que j’y mettais. Tandis que maintenant, tout ce que je mets est en moi. Je n’ai plus de modèles. Je vais à l’aventure. Je le répète, je suis quelqu’un du dehors. Quand je suis né, ma mère m’a sorti très tôt dehors parce qu’il faisait chaud. Et je pense vraiment que cela m’a influencé.

J. R. — En somme, vous avez « découvert » le soleil voici trois ans ! Revenons à votre mythologie. Vous avez d’abord créé le soleil. Comment était-il ? Et qu’a-t-il entraîné ?

M. N. — Dans les paysages que je réalisais avant, il ne pouvait pas y avoir de soleil. C’était sa lumière qui éclairait le tableau. En effet, je n’ai « trouvé » le soleil que lorsque j’ai travaillé avec les enfants, parce que, eux, ils en mettent partout! J’animais un atelier. Nous avons eu des contacts tellement agréables, parce que je ne leur imposais pas mes idées, je les laissais exprimer les leurs. En fait, j’ai fait ma gourmandise de leurs dessins. J’ai essayé de peindre comme eux. Pas de les copier, mais de chercher l’inspiration à partir de leurs idées ! J’ai eu de plus en plus l’envie terrible de réussir à faire comme eux ! J’ai gardé tous leurs dessins. Et je voudrais qu’un jour, mes dessins soient exposés avec les leurs, pour voir combien leur travail est créatif ! Petit à petit, je me suis mis à imaginer des êtres fantastiques comme ce « rhislétorgon » qui est un rhinocéros croisé avec un lézard, une tortue et une gondole… Mais il n’a pas pu se reproduire parce que la gondole a coulé…

J. R. — En conclusion, nous dirons donc que chacun de vos tableaux, avec vos personnages hors normes, est un conte. Que vous entraînez vos visiteurs hors du monde normal. Que vous les faites traverser votre poésie picturale… et votre humour…

M. N. — Oui, et que tout tourne autour de la nature ; de l’homme qui devrait respecter la nature. Si l’homme était comme ceux que je peins, il serait heureux et il ne se détruirait pas !

Entretien réalisé le 11 janvier 2004 à Hugier (Haute-Saône), lors d'une visite chez l'artiste avec Michel Smolec, Françoise et Dominique Sablons.