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" On n'en finirait pas aujourd'hui de discuter sur ce qu'est ou n'est pas l'art brut, ni sur les raisons de l'engouement actuel de tous les « psy » pour le problème de la création artistique dont témoignent la mode de l' « art-thérapie » et le développement des ateliers créatifs dans toutes les institutions psychiatriques, en même temps que la volonté soudain de reconnaître dans le moindre gribouillis d'un malade une trace de génie, là où autrefois on aurait manifesté la plus complète indifférence, pour ne pas dire de l'hostilité. Sans parler de la tendance des thérapeutes eux-mêmes et des soignants à s'abriter derrière le prétexte thérapeutique pour donner libre cours à leur propre besoin de s'exprimer, comme si les intellectuels, brusquement avertis des limites de l'intellectualisme et de la raison consciente, étaient à la recherche d'autre chose que ne peuvent plus leur fournir les pratiques en cours
La société actuelle, spirituellement malade, se tourne vers les valeurs de la « Culture » comme vers une nouvelle religion et le retour en force des exigences d'art et de création n'est qu'un aspect du mouvement plus général de retour de balancier par lequel toute une civilisation, trop longtemps obsédée par la technique et la science et préoccupée uniquement de production et de consommation, commence à prendre la mesure de ses limites et de ses manques. New Age ou « Ère du Verseau » disent les poètes et les charlatans. Fin de cycle ou changement de civilisation répondent les anthropologues et les historiens. C'est dans ce contexte, très général, de retour du refoulé qu'il faut comprendre à la fois le culte nouveau de l'art brut et le succès de l'art-thérapie.
Sans entrer dans plus de détails, les quelques remarques qui vont suivre voudraient aider à cerner d'un peu plus près l'importance de ce qu'on pourrait appeler la seconde actualité de l'art brut, c'est-à-dire le renouveau d'intérêt, aux générations suivantes, pour cette forme de création dont les défenseurs et les pionniers sont aujourd'hui très âgés, ou disparus déjà depuis un certain temps. "
Inévitable malentendu
" Quand un créateur s'intéresse à d'autres créateurs, certaines choses vont de soi sans qu'il soit besoin de le dire. Entre gens du même monde, il est facile de se reconnaître, et bien des choses passent, non par le raisonnement, mais par la sensibilité : les « affinités électives » comme on aurait dit au temps de Goethe. Quand le profane au contraire, averti par les instances de vulgarisation, se lance sur la même piste et suit les traces du précurseur, alors il faut tout théoriser, tout prévoir, tout expliquer, et inévitablement s'installe le malentendu.
André Breton, écrivain, poète, Jean Dubuffet, peintre, ne faisaient pas autre chose que suivre leur feeling quand ils s'intéressaient, le mot n'est pas assez fort, quand ils se laissaient fasciner par l'art des fous, l'art marginal, l'art « singulier », quand ils allaient découvrir, dans les marges de la culture officielle, au sein de sectes bizarres ou jusque dans les hôpitaux, coulisses sociales, coulisses mentales, ces anarchistes et individualistes forcenés dans lesquels ils reconnaissaient immédiatement, quoique sous une autre forme, plus bizarre en un sens et moins sophistiquée, ce que Michel Thévoz appelle très justement des « frères de création ». Par-dessous ces rencontres, dans tout le non-dit de ces affinités, s'organisait inconsciemment la solidarité du « génie ».
Depuis toujours on négligeait les créations des excentriques ou des internés. Aloïse se cachait dans les toilettes pour dessiner, Cheval passait pour fou, l'anarchiste Maisonneuve, brocanteur révolté, était l' « original » de son quartier. Et quand Paul Meunier, assistant du Docteur Marie, s'intéressait à l' « art des fous », il devait prendre un pseudonyme et inventer Marcel Réja pour se protéger*. Car, l'air de rien, il bravait un tabou, jetait un pont sur une frontière étanche, commençait à brouiller les cartes, perversion digne du Diable. Quant à Prinzhorn, psychiatre artiste, comme Rorschach, il faisait école au Bauhaus, chez les artistes (Paul Klee, puis Max Ernst en France et, à travers Eluard, tous les surréalistes), mais pas chez les psychiatres, ou bien peu.
Quelques générations plus tard, la bonne vieille loi de la dialectique est passée par là et mai 68 aidant, ainsi que l'idéalisme rousseauiste des seventies, la création excentrique, inclassable, hors-les-normes, l' « art brut » selon le label Dubuffet, non seulement n'est plus l'objet d'un refoulement explicite mais, mieux connu par les publications, les films, les expositions, les reportages qui lui ont été consacrés, il devient presque la norme, la référence. On apprend Dubuffet à l'école primaire, il faut s'intéresser à l'art des bizarres ou des malades mentaux. Après l' « ergothérapie », on invente l'art-thérapie (vocable étymologiquement bâtard), on l'institutionnalise : on fait des cours, des cycles de conférences, on décerne des diplômes d'art-thérapie. Parallèlement l'enseignement artistique a évolué : après l'excès de norme, c'est le triomphe du « tout est permis » et au nom de l'art, moderne, contemporain, on prétend se mouvoir dans la spontanéité pure, la permissivité devient la règle dans les ateliers de création.
Le paradoxe d'ailleurs est général et n'atteint pas que ce domaine-là : d'un extrême on est passé à l'inverse. Le « stupide 19e siècle » a laissé « crever » Baudelaire, Van Gogh, Gauguin. Ses descendants, faisant l'esprit fort, recherchent maintenant à tout prix la marginalité, de peur de passer une fois de plus à côté de l'essentiel, et on finit par accepter a priori tout et n'importe quoi. Réaction contre les excès de rationalité de la société industrielle, on en vient même à avoir le culte de la déviance et de la folie. C'est le cas du mythe Artaud par exemple ou des sous-entendus de la rock culture dans son ensemble.
Avant, on jetait pêle-mêle, sans scrupules, délires insignifiants et chefs-d'œuvre involontaires : Laure Pigeon échappe de peu aux éboueurs, et une fois encore c'est un poète, Robert Musgrave, et non un travailleur social subventionné, qui sert d'ange gardien à Scottie Wilson. Aujourd'hui, excès inverse, tout aussi dommageable dans le fond et absurde, car dénotant un égal degré d'incompréhension, on archive au contraire de façon maniaque et systématique, « scientifique », le moindre gribouillis ou assemblage, la patouille la moins originale, pourvu qu'ils aient été faits dans un hôpital, et au nom de l'objectivité de la science, alibi parfait de la bêtise ou de la fadeur, confondant œuvre d'art et matériel de diagnostic, on catalogue de façon exhaustive l'insignifiant de peur de laisser passer un chef-d'œuvre. Échaudée par les erreurs du siècle précédent, la fin du XXe siècle ratisse large !
Pourtant les grandes collections ont toujours été faites par des individus, non des institutions, et sur des coups de cœur, des partis pris, de façon essentiellement subjective, en suivant la loi du goût personnel et de la sensibilité. Pas sur des critères prétendument « objectifs » de bibliothécaire ou d'archiviste, avec la grosse artillerie des méthodes universitaires et des techniques de la recherche scientifique. En art, brut ou non, l'archivage systématique n'a aucun sens, pas plus que la logorrhée de théories stériles, produit de parasites venus pondre leurs œufs, tel l'insecte à tarière, dans la pauvre chenille du créateur innocent. "
Indispensables explorateurs
" L'art brut, s'il existe, ce sont les mécanismes de la création montrés à l'état pur, le cri primal d'une civilisation stérilisée par son excès même de perfection, du moins dans certains domaines. Ce sont les nœuds de résistance d'un tissu social en cours de normalisation, la protestation à demi autiste, sauvage d'individus irréductibles, réfractaires, dissidents. On n'achète pas les auteurs d'art brut, ni pour les canaliser, ni pour les faire taire. Ce qu'ils ont à dire est véritablement plus fort qu'eux-mêmes : quels qu'en soient les méandres et les détours, quand le moment est venu, il faut que ça sorte. Sont-ils « normaux », sont-ils « fous » ? Cela dépend du point de vue auquel on se place, ou plutôt de la définition que l'on se donne des objectifs de la civilisation. Jeanne d'Arc était-elle folle ? Et Napoléon ? Et Saint François d'Assise ? Et même Vinci, qui découvrait des chimères dans le salpêtre des vieux murs ? Ou Newton, qui croyait à l'alchimie et à l'astrologie ? Sans parler de Socrate ni de Jésus !
Mais il est vrai que ces inspirés, ces visionnaires qui confectionnent les peintures, les assemblages, les architectures folles de l'art brut appartenant aux milieux « populaires » et ne disposant pas en général de la culture sophistiquée des classes plus savantes, il est possible impunément de tout en dire. La vie sociale, hélas, est un rapport de forces. Quand le « fou » est moins « intelligent » ou cultivé que le psychiatre, qu'il a moins de relations mondaines aussi, il est plus facile de l'enfermer et d'en faire ce que l'on veut. S'il est plus habile et plus fort, on l'appelle un génie : c'est lui alors qui mène la danse, imprime sa marque au social.
Bien sûr Wölfli, Aloïse, Guillaume Pujolle étaient internés. Mais pas l'abbé Fouré, ni Lesage, ni Raphaël Lonné, qui pourtant figurent, au même titre que les précédents, dans les collections du musée de Lausanne ou parmi les références « classiques » de l'art brut. S'ils sont « fous » ces auteurs, c'est de création, et bien malin celui qui saurait, parmi eux, fixer les frontières exactes de la psychose ou qui s'en arrogerait le droit. Car ce qu'ils ont en commun, l'essentiel, ce n'est pas leur destin social, qu'ils aient ou non conservé leur liberté, ce qui relève en partie des hasards de leur histoire, mais le fait justement qu'ils avaient ce besoin, et cette capacité, sans doute plus urgents que chez la plupart de leurs contemporains, de s'exprimer, qu'ils aient, plus que d'autres, été habités par le pouvoir de création.
C'est dans cette optique qu'il faut comprendre la fameuse querelle de Dubuffet sur l'art des fous, origine occulte de sa brouille avec André Breton, la célèbre boutade « il n'y a pas plus d'art des fous qu'il n'y a d'art des dyspeptiques ou des malades du genou ». Bien sûr qu'il y a des « fous », des états où le mental disjoncte, et des gribouillis, des peintures, des graffitis où l'on reconnaît immédiatement la marque de la folie, le pouvoir de désintégration de la maladie mentale. Mais ce qui intéressait Dubuffet, artiste créateur de premier ordre, c'était, parmi les « fous », ceux qui, comme lui, étaient vraiment créateurs. Et qui sont aussi rares, dans les lieux où l'on enferme, que partout ailleurs, à l'extérieur. Alors, qu'ils aient été ou non internés, que, pour d'autres raisons, on les ait ou non considères comme relevant de la pathologie devenait secondaire par rapport au sentiment immédiat de complicité qu'il pouvait éprouver à leur égard, au réseau complexe d'analogies qu'il pouvait déceler entre leur œuvre et la sienne. Mais il est vrai que les créations de ce type sont en général d'une nature vraiment déroutante, qui dépasse le pouvoir de compréhension des individus ordinaires. Et il fallait être Dubuffet, ou André Breton, pour se sentir avec elles d'égal à égal sans craindre la contamination.
Car l'art brut, comme tout ce qui est génial, dérange, met mal à l'aise et tout le monde n'est pas, pour l'aborder, à la hauteur. Il faut pouvoir tenir le choc de certaines uvres et de certaines influences, avoir sans doute en soi une « folie » de même niveau ou du même genre pour, les forces de même ampleur ayant le pouvoir de se neutraliser, échapper au risque de déséquilibre résultant du contact avec les charges obscures qu'il véhicule. Comme aux origines de l'ethnographie, le commerce avec l'art brut est une activité pleine de risques, un métier d'aventurier. C'est pourquoi d'ailleurs aujourd'hui tant de gens, si empressés de parler des morts, n'osent traiter des vivants qu'à distance. Et il leur faut donc des explorateurs, des reporters pour, de temps en temps, leur rapporter du front des nouvelles fraîches, renouveler le stock des références sur lesquelles, compilant l'information antérieure, ils pourront ensuite développer leur discours critique, échafauder leurs constructions théoriques. "
Savants ignares
" Parce qu'il représente une sorte d'énigme, un cas-limite, et qu'émanant d'auteurs sans instruction savante il n'est pas en mesure de proposer lui-même sa propre théorie, l'art brut, excellent prétexte au discours, soulève de façon privilégiée deux questions, d'ordre psychologique et social. Aux psychologues, psychanalystes et psychiatres il pose le problème des limites de la psychiatrie et des insuffisances de la théorie freudienne, aux sociologues, historiens, critiques d'art celui des carences de l'art actuel, et des lacunes ou des aberrations de la pratique sociale la plus courante aujourd'hui.
Face entre autres aux inepties prétentieuses d'un « art contemporain » devenu dans sa majorité simple technique de l'environnement, décoration pure et revendiquant explicitement le non-sens, au sein d'une civilisation ne reconnaissant officiellement que les valeurs du loisir et de la consommation, les possédés de l'art brut, créateurs simples, méconnus, souvent humiliés, fournissent un irremplaçable point de comparaison. Eux qui n'osent même pas, le plus souvent, se prendre pour des artistes, semblent avoir pour mission de nous rappeler l'énigme essentielle de l'homme : pourquoi, devant le néant apparent de l'existence, ce besoin, gratuit, inexplicable, de créer, de s'exprimer, même au prix des souffrances ou des déceptions les plus inacceptables ?
Et pourquoi d'abord Untel est-il « habité » plus que tel autre ? Pourquoi ce manque inguérissable d'une autre dimension, inaccessible par les voies de l'existence ordinaire, cet appétit toujours frustré, donquichottesque, intarissable d'on-ne-sait-quoi, n'ayant aucun rapport avec les satisfactions purement matérielles ? Car s'il y a le peintre du dimanche, le bricoleur intermittent, il faut lui opposer le « fou de Dieu », la vraie Pythie, l'inspiré. Et les créateurs « singuliers » ou créateurs d'art brut (peu importe la différence) sont trop obsessionnels pour rester longtemps de simples amateurs. Ce sont, comme les vrais artistes, d'authentiques créateurs, simplement plus primitifs, et livrés à eux-mêmes, marginalisés, déconnectés, solitaires. Parfois même socialement si peu « branchés » qu'ils peuvent paraître en pleine régression.
C'est d'ailleurs pour cette raison que, malgré leur apparente maladresse, leur peu de virtuosité technique, ils fascinent. Parce qu'on sent bien dans leur œuvre quelque chose de plus fort, de plus essentiel que la plupart des prouesses de l'art officiel. En eux la vie et la mort semblent se confondre, leur activité les dépasse, leur ego est traversé par des forces qu'ils maîtrisent à peine. Ils ne font pas ce qu'ils font pour le vendre, comme tous les V.R.P. de l'art contemporain. Ils ne sont pas subventionnés par le Ministère de la Culture ni le C.N.R.S. Ils n'ont pas de bourses, de garanties, d'assurances. Ils le font parce qu'ils ont envie de le faire, et qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Ils luttent avec la matière, les circonstances, leur entourage, se battent contre leurs propres démons intérieurs, essayent de toutes les façons à la fois de s'anéantir et de se dépasser. Et ils en « bavent », forcément. Comme tous les vrais créateurs.
En fait le principal intérêt de l'art brut est de contribuer à remettre les pendules à l'heure dans une société où triomphent le faux, le semblant, la facilité, l'apparence :
– la mort existe, et l'angoisse, et la souffrance, dit l'art brut. Memento mori. Ce qui flanque un coup aux publicitaires, spécialistes du sourire Cheese omniprésent.
– le problème de l'absurde et du sens est toujours là, plus que jamais. Point d'interrogation, comme tentait de le dire Gauguin avant d'essayer de se suicider.
– nous sommes gouvernés par des forces invisibles, obscures, non-verbales, qui suivent une logique complexe, autre, plus « réelle » que la logique apparente de l'actualité des journaux. C'est une mystérieuse écriture automatique qui nous guide, et il faut apprendre à la respecter.
– l'individu, aussi doué soit-il, n'est rien à lui tout seul. Il est au mieux l'agent de ces forces qui parfois s'emparent de lui, lui imposent une mission. Comme si un metteur en scène, éternellement absent, avait laissé au fond de chaque être ses ordres qu'il lui faudrait apprendre peu à peu à découvrir, puis à exécuter.
– la « folie » n'existe pas tant qu'on ne peut pas définir la « normalité ». Ou plutôt il y a autre chose que le « fou » et le « normal », l'ordinaire. L'inspiration par exemple, la transe, la folie créatrice, état de grâce où l'esprit transporté et se mouvant dans un état second, sur un autre plan, devient naturellement fécond, puisant à des sources difficilement explicables.
Ce sont toutes ces réalités, autrefois évidentes, que l'art brut a le mérite de réactualiser, fixant des limites au rationalisme primaire et au matérialisme grossier, rappelant aux psychologues et aux psychiatres qu'il manque à la compréhension totale de l'homme une théorie du génie, ce que Freud, malgré toutes ses tentatives, avait trop oublié et aux défenseurs de la civilisation actuelle, idolâtre de la marchandise, qu'il y eut dans le passé, ou qu'il y a encore dans d'autres cultures, des états sociaux plus inspirés, accordant plus de crédit aux témoins catalyseurs des forces « surréelles », « surnaturelles », aux médiateurs du cosmique, de l'invisible, du non-humain. "
Une société Procuste
" Tout le classicisme des grecs s'est développé sur les fondations de cultes primitifs antérieurs. La culture alors avait ses raisons que la raison ne connaissait pas, et c'est ce qui a fait la grandeur de la pensée et de l'art grecs. Le rationalisme moderne au contraire a voulu s'établir sur la négation de l'irrationnel antérieur : et il s'étonne de donner naissance à une civilisation aseptisée et désertique !
Si les psychologues aujourd'hui s'intéressent tant à l'art brut, la plupart du temps sans vraiment le connaître ni vraiment le comprendre, c'est parce que confusément ils sentent et les insuffisances de la science (à commencer par leur propre discipline, et le discours théorique qui est derrière), et les carences de la civilisation, auxquelles les impostures plus ou moins séduisantes de l'art contemporain apportent difficilement une réponse. C'est pour cette raison parmi d'autres que tant d'entre eux, fatigués par la rigueur de Freud, vont chercher dans Lacan, Salvador Dali de la psychanalyse, poète égaré dans la science, le moyen, illusoire, d'aérer une problématique devenue étouffante par le recours à l'invention littéraire, la métaphore poétique, voire le délire verbal pur et simple, de mélanger les genres, opérer l'amalgame impossible, mais fascinant, des contraires. Pas étonnant que l'anneau de Mœbius ait un temps servi d'emblème à l'organisation systématique de la névrose contemporaine, que son nœud inextricable ait longtemps symbolisé toutes les recherches d'avant-garde. Hélas le discours scientifique n'a jamais rien eu à voir avec l'ésotérisme de Mallarmé, et la raison ressemblera toujours à Alexandre tranchant dans le vif d'un grand coup d'épée.
Commode pour faire des thèses, plus déroutant quand il s'agit d'en rencontrer les auteurs, l'art brut offre aux psychologues un matériau de choix qui leur permettra sans doute de renouveler leurs interrogations pendant un certain temps. Mais il est difficile de se cacher d'avance les dangers d'un tel rapprochement et le rapport des psychologues avec l'art brut risque bien de ne représenter qu'un cas particulier du malentendu plus général entre les scientifiques et les artistes d'une part, les intellectuels et les « simples », les gens « nature » de l'autre. Il existe une sorte d'hypnose de l'art brut. Au renversement de la civilisation, comme au renversement des marées, la culture semble étale, immobile, somnolente. C'est qu'elle va repartir, tout aussi fort, mais dans l'autre sens.
Aujourd'hui on appelle « art » n'importe quoi et le premier enseignant qui plonge les mains de ses élèves dans la peinture pour leur apprendre à les coller sur les murs croit faire de l'art, alors qu'il ne fait que se complaire dans un sentiment personnel d'émancipation et de revanche sociale. L'art des « fous », des handicapés, des enfants en soi est sans intérêt. En revanche il y a les créateurs, les vrais, dont certains, parfois, se font interner. Il s'impose alors, si possible, de les faire sortir, de supprimer la cause de leur folie : en les aidant à créer, publier, faire connaître leur œuvre, en apaisant les gouffres affectifs qui les fissurent et les dévorent. En leur donnant l'amour et la tranquillité qui leur manque pour épanouir la source qui est en eux.
La pratique de l'art a-t-elle vertu thérapeutique ? Et quel art ? Toute activité saine est thérapie. C'est l'activité malsaine qui détruit. Que le monde social ait le courage de se regarder en face et de s'interroger sur les formes de ce qu'il impose aux individus dans la vie ordinaire et les conditions du travail qu'il leur demande d'accomplir. Qu'il se demande pourquoi on devient fou dans un système de loisir et de passivité, de production et de concurrence, une société Procuste où les possibilités réelles d'expression profonde sont, pour la plupart des individus, extrêmement limitées. "
Laurent Danchin.
Ce document a été publié :
– une première fois dans la revue Art et Thérapie, « L'art fou : de l'art des fous à la folie de l'art », n° 30-31, Blois, octobre 1989. Avec la participation de Bernard Cadoux, Roger Cardinal, Pierre Gaudibert, Martine Leluel, Bruno Montpied, José Pierre, Jean Revol et Michel Thévoz.
– une seconde fois dans L'art contemporain et après... en 1999, Phénix éditions, Paris.
* Réja (Marcel), L'art chez les fous : le dessin, la prose, la poésie, Paris, Mercure de France, 1907. L'ouvrage a été récemment réédité par Fabienne Hulak. Sur l'identité de Marcel Réja on lira : Thévoz (Michel), « Marcel Réja, découvreur de 'l'art des fous' », Gazette des Beaux-Arts, juin 1986. [Retour] 
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