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FAUT-IL DÉFINIR TOUTE CRÉATION ?

Qu’est-ce qui pousse l’homme à vouloir tout étiqueter, cataloguer, à enfermer toute création dans une définition, un style, une expression artistique ?

Luis Marcel

L’exemple le plus frappant est celui de l’Art brut. Dans les années 1900, les psychiatres européens commencent à s’intéresser aux expressions créatrices des malades mentaux.

En 1907, le docteur Meunier, en France, publie « l’Art chez les fous », Morgen Thaler, en Suisse, passionné par la personnalité et la création étrange de Wolfli (le poète Rilke et des artistes allemands comme Paul Klee, en 1912, déclarent que l’Art des fous est à prendre profondément au sérieux.), Hanz Prinzhorn, à Heidelberg, collectionne les œuvres des malades dont il a la charge et publie, en 1922, « Expression de la folie ».
Max Ersnt, qui a suivi des cours de psychologie, fait découvrir aux surréalistes la collection et l’ouvrage de Prinzhorn ; les surréalistes crient « ô génie », passionnés qu’ils sont par toutes les formes d’art libre ; ils sont séduits par l’imagination féconde des malades. À la même époque, Kandinsky dénonce l’art académique et affirme ne pas s’intéresser à l’art des fous mais à « l’art spontané de personnes internées ». Dans leur recherche, les surréalistes utiliseront hypnose, drogue, rêve, tous les moyens de lever la censure inconsciente provoquée par la culture occidentale. André Breton, ancien externe en psychologie, écrit : « Si les profondeurs de notre esprit recèlent d’étranges forces capables d’augmenter celles de la surface, ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les capter. »

La fascination exercée par cette forme d’art libre sur les artistes, historiens, médecins, intellectuels, ... est telle qu’elle inquiète certains partis politiques.
En 1937, les nazis organiseront l’exposition de « l’art dégénéré » : les dessins de fous de Prinzhorn côtoient les peintures modernes de Nolde, Chagall, Beckmann, Klee, ... et « Il est évident que, pour les artistes représentés, l’ensemble de la réalité n’est qu’un vaste bordel. », affirme le catalogue.

En 1945, Breton et Dubuffet créent la Compagnie de l’Art brut et déposent le terme « Art brut » comme on déposerait un brevet. À partir de ce moment-là, tous les organisateurs d’expositions vont commencer à chercher des étiquettes pour remplacer le terme appartenant au plus grand marchand de vin de l’Art Moderne, Jean Dubuffet. Il collectionnera lui aussi les œuvres de malades mentaux, les œuvres de bergers – qui ne faisaient certainement pas de l’Art brut mais de l’Art Populaire depuis la nuit des temps – et les œuvres de créateurs autodidactes. Le plus célèbre étant Gaston Chaissac. En 1945, Chaissac s’insurge et dit : « Je fais de l’Art Moderne rustique ! ». En 1949, il dit : « Je passe pour faire de l’Art brut mais je ne pense pas en faire ! ».
En fait, Jean Dubuffet, en créant le terme « Art brut », crée un ghetto où il mélange art asilaire, art populaire, art naïf, « l’art de ceux qui osent » – les autodidactes.
Il faut que vous sachiez que l’œuvre de Dubuffet-peintre est empreinte de Dubuffet-collectionneur.

Pour sortir de cet enfermement, j’ai dénombré plus de cent trente termes génériques, cent trente tiroirs pour classer l’inclassable… , quand un seul mot suffisait « LIBRE ».

Luis MARCEL, 3 avril 2004. Texte publié pour L’Art dans la ville 2004, Saint-Étienne, sous le titre « Art singulier ».