LA SINGULARITÉ S´APPROCHE MAIS NE SE DÉFINIT PAS
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Propos de Jean-Claude Caire dans les pages d´Artension lorsque son directeur, Pierre Souchaud, demandait au créateur et animateur du Bulletin des Amis de François Ozenda, « fabuleux semestriel de 300 pages », de présenter un dossier sur la singularité…
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" … S'agit-il d'une catégorie de plus dans l'aventure et l'arborescence de la création plastique, d'une école animée par une idéologie encore inconnue, d'un mouvement solide et structuré, d'un groupe de contestataires permanents ? Non, les singuliers apparaissent comme les tenants d'une mouvance marquée par un retour à l'inné, au sacré, au magique. Leur commun dénominateur, c'est la rupture avec un art devenu un inextricable écheveau de subtils et foisonnants courants issus des académismes officiels ou souterrains qui régissent le bien penser et le bien faire d'une époque.
Le rejet par les générations montantes de modèles bien codifiés par la société à une époque donnée et en particulier au niveau de l'expression artistique, fait partie d'un processus d'évolution normal. Les « uvres académiques », fruit de longues réflexions toutes empreintes de rationalité et de logique n'enferment-elles pas l'individu dans une prison ? Les obsessionnelles verticalités de Buren n'en sont-elles pas les barreaux ? Et tant d'autres réalisations marquées du sceau du Pop-Art, du Boddy-Art et de bien d'autres aventures de l'art contemporain, ne représentent-elles pas le seul mobilier de cet univers carcéral ?
Les créateurs singuliers venus d'horizons divers, autodidactes bien souvent, ne se soucient nullement de théories ou de prises de positions dogmatiques. Un désir d'expression irrésistible reste le moteur essentiel et unique qui les pousse à dessiner, peindre, sculpter, transformer leur environnement, passant outre les règles. Ils œuvrent dans l'urgence, explorent les territoires inconnus de leur moi profond, enfouis sous l'apparente réalité. Beaucoup expérimentent des techniques aussi inattendues que surprenantes pour relater leurs découvertes.
Allégrement, ces marginaux transgressent les codes culturels et esthétiques et ils retournent aux racines d'un expressionnisme souvent primitif, poussés par la nécessité de rendre compte, le plus authentiquement possible, de la réalité humaine et des mystères de l'existence.
C'est de 1978, lors de l'exposition « les Singuliers de l'Art » au Musée d'Art moderne de la ville de Paris, que date la reconnaissance de quelques auteurs ayant résisté volontairement ou non à l'emprise de l'institution artistique. On devait alors leur attribuer le qualificatif de « Singuliers ». Peu nombreux au départ, répartis de façon irrégulière à travers la France, leur nombre va croissant. La plupart, isolés, ont poursuivi en tant que créateurs des parcours non-conformistes soit durant leur vie entière, soit seulement quelques années, selon la force de leur passion. De nos jours, de plus en plus reconnus, ils tissent un réseau assez efficace, bien que sans cesse mouvant, et arrivent à travers expositions et galeries, à se faire reconnaître comme des artistes à part entière.
Les Artistes Singuliers tendent vers un état de grâce qui permet de transcender sensations, pulsions, fantasmes, rêves afin d'accéder aux prémices d'une connaissance intuitive et universelle, ouvrant sur des valeurs insoupçonnées. Dans leurs uvres ils vagabondent dans les champs de l'imaginaire, poussent les portes des interdits, transforment de monstrueuses accumulations de déchets hétéroclites en trésors, ou cisèlent la minuscule usure du quasi impondérable. Leurs continuelles découvertes prouvent que tout peut exister en dehors du bien dit, pensé et fait.
Au fil des années, à observer leurs travaux si divers, on en arrive à établir une certaine classification. Avant tout, il s'agit de repères pour se retrouver dans cette vaste mouvance, mais en aucun cas de critères de valeur. On rencontre des uvres dignes d'intérêt, émouvantes, surprenantes réalisées aussi bien par des individus résidant en institutions psychiatriques, que vivant dans les compagnes les plus lointaines, les banlieues sordides au senteurs tropicales ou les austères bureaux d'administrations poussiéreuses. Beaucoup d'entre eux aussi, obéissent aux normes de l'intégration sociale la plus absolue.
Ainsi, voici proposée une classification tout à fait aléatoire, cernant quelques types de créateurs autodidactes :
Le racineux tire son inspiration des troncs d'arbres, des branches, des souches. Accentuant des reliefs, creusant plus profondément une orbite amorcée, il extrait un génie sylvestre resté engoncé dons l'épaisseur du bois ou bien met à jour un groupe de bestioles infernales, qu'un serpent monstrueux n'arrive pas à avaler. Son bestiaire rustique, ses nymphes biscornues, ses angelots bossus, ses monstres de bazar patiemment polis, dévoilent ses propres et tranquilles chimères.
Le tronçonneux descendant des anciens bûcherons, coupe, entaille, évide, meurtrit, ampute chêne, sapin, cèdre, olivier dans le déchaînement de son engin. Il les saigne dans des flots de sciure et en fait surgir d'étranges créatures aussi bien des muses endormies que des monstres bougonnant. Chaman de la sylve profonde, il trouve dans les entrailles du monde végétal, le reflet de son âme.
Le bétonneux poussé par le besoin obstiné de laisser trace, consciencieux travailleur à la retraite, souvent surpris par sa propre audace, élabore tout autour de sa demeure un monde aussi étrange qu'envahissant. Ses bestioles statufiées prennent date sous l'étiquette « art populaire du ciment ». Chariot, Mickey et une poignée de généraux, lui doivent quelques impérissables réalisations fort colorées. Des scènes de la vie courante extraites de l'imagerie scolaire du début du XXe siècle, servent aussi de modèles à ce paisible bâtisseur en mal d'immortalité passagère.
L'environnementaliste se reconnaît à son baroquisme effréné, sa propension aux mille et un entrelacs de l'imaginaire, son détournement des objets récupérés, son délire constructiviste explosif. Ce travailleur acharné, authentique autodidacte, concepteur et réalisateur de son propre univers, n'a de cesse de bâtir: palais, cathédrale et évidemment son propre tombeau. Prisonnier de ses propres rêves, il part à l'aventure sans soucis du retour. Seul, le temps aura raison de ses somptueux édifices.
L'accumulateur bordilleux, à la fois prophète, gourou, éveilleur, poète et chiffonnier, connaît les secrets des moindres objets rejetés, usés, dépareillés, cassés, souillés. Lui seul les sauve de l'oubli, en d'étonnants montages. uvres souvent vibrantes, intenses et poignantes, qui rappellent à beaucoup leur trajectoire dons la vie, loin de l'âme des choses et du devenir du monde. Ce recycleur fou et patient, fonctionne comme un catalyseur du processus construction/destruction qui dans l'univers ne s'arrête jamais.
L'handicapé mental à travers son dessin nous interroge sur la façon dont notre cerveau mémorise et traduit les images et les sensations perçues selon nos acquis culturels. Il explore les bases d'une authentique réalité graphique, pénètre plus avant dans le mystère des archétypes et révèle aux incrédules les énergies profondes et incontrâlées qui bouillonnent sous le crâne d'individus longtemps considérés parmi les plus frustres.
Le viscéral avance toutes tripes dehors, fouillant au plus profond de lui, explorant les moindres replis de ses anses intestinales, ainsi que les cryptes les plus secrètes de ses organes génitaux. Il dissèque avec habileté son système nerveux dans ses moindres ramifications et suit avec une étrange curiosité le parcours de ses flux sanguins. Son corps exhibé tout au long de son oeuvre rappelle que chaque créature reste encore empêtrée dans la glèbe originelle, proche de la conscience première de tout ce qui vit.
Le médiumnique, dans son corps, son âme, mais aussi son dessin n'est que poussière d'étoiles. Dès qu'il communique, s'échappe de ses doigts, un peu de cette céleste pulvérulence sur la feuille blanche. De cet inconnu impalpable ainsi répandu, surgissent les plus étranges messages dictés par des personnages qui guettent les vivants en sursis et ce, depuis la nuit des temps. Il rend perceptible à tous les continuelles errances de l'homme entre le macrocosme et le microcosme.
L'« écrituriste » souvent accompagné de son compère le « jargonneur », véritable barbare du monde du dit et de l'écrit, dévaste à grands coups de stylo, de pinceaux et autres calames, l'ordonnancement tranquille des pages bien écrites et l'architecture épurée des alphabets millénaires. Désarticulant le dit et l'écrit, il interroge les lettres et les phrases, élaborant de vastes puzzles hermétiques et muets, ouvrant peut-être un jour sur d'autres univers.
Le surréalisant, à l'inverse de ses confrères autodidactes, instruit des mille et une facettes de la vie artistique, connaît les multiples et étroites frontières qui séparent chaque style, école et même mouvement d'humeur. Il a décidé d'être hors-les-normes comme l'on rentre en religion. Ses uvres reflètent avec plus ou moins de bonheur des emprunts aux classiques de l'Art brut, aux divagations des peintres ubuesques, aux masques et oripeaux des civilisations dites archaïques comme aux folies médiumniques.
Le naïf : dessiner, peindre, même sans connaissances préalables, ne lui pose aucun problème. il exprime avec contentement la peau du monde mais ce qui se passe en dessous, ne rentre pas dans le cadre de ses compétences. Il raconte les images toutes simples d'un passé proche, celui de l'enfance, de l'innocence première, lorsque choque chose était à so place, et que l'échelle des valeurs avait encore tous ses barreaux.
Quoi qu'il en soit, la singularité ne se découvre pas à travers des étiquetages raffinés et référencés. Il faut pour cela humer l'air des granges hantées par les besogneux du bricolage agreste, respirer la poussière des greniers encombrés d'épouvantails terrifiants amoncelés par un quidam retraité.
La singularité, c'est aussi la rencontre fortuite d'un fabricant d'ex-voto exilé dans la banalité d'une banlieue, la douloureuse lecture des graffitis du désespoir sur les murs de l'asile.
La singularité, c'est retrouver cette réalité profonde de l'homme du quotidien, étouffé par des siècles de sédiments socioculturels, soudain palpitante devant nos yeux.
La singularité s'approche mais ne se définit pas. "
Jean-Claude Caire dans Artension
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