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LES LUTINS DE RAÂK

Solitaires, les lutins de Raâk ont longtemps « parcouru le monde », perchés sur leur unique pseudopode à quatre doigts.


Solitaires, les lutins de Raâk ont longtemps « parcouru le monde », perchés sur leur unique pseudopode à quatre doigts. Apparemment incapables d’une vie sociale, ils semblaient néanmoins disposer de tous moyens utiles pour mener leur vie autonome, car ils possédaient pour viatique, leur bouche qui hurlait leur souffrance de ne pouvoir connaître l’amour absolu ; leur ventre rebondi surmonté de deux seins et leur sexe masculin très en évidence mais en « fâcheuse posture » pour attester de leur situation d’échec : Sortes d’hermaphrodites complètement introvertis, aux bons visages doux, chargés de tendresse.

Longtemps, partie elle-même à la recherche de « l’or du temps »*, Raâk s’épanchait en peignant sur les rochers bretons d’étranges poèmes, poignants de toute sa désespérance… Dans le même temps, elle parcourait les grèves à la recherche de galets ; y traquant la moindre trace humanoïde, confirmant cette forme aléatoire d’un trait de peinture dont la couleur se fondait à celle du matériau ; en explorant les veines ; respectant sa personnalité : cherchant à ne faire qu’un avec ces roches dont l’existence la ramenait à la naissance du monde. Et puis, comme son esprit ne pouvait se satisfaire de ce seul élément, elle entraînait ses trouvailles revisitées en un très convulsif ballet aquatique mêlant aux goémons les irisations générées par la peinture. Ainsi, ont pris valeur de témoignage douloureux et poétique, des milliers de photographies. Apaisée peut-être par cette plongée et cette alliance entre elle, la pierre et l’eau, Raâk emplissait sa maison de senteurs exotiques en pyrogravant sur des bois venus d’ailleurs, d’autres poèmes, arabesques compliquées comme autant d’itinéraires au long desquels elle cheminait. Et ce furent, pendant des années, panneaux muraux, livres, personnages de pierres… Jusqu’au jour où elle « rencontra » la terre. Dès lors, se développa une histoire passionnelle avec l’argile aqueuse dont, inconsciemment, ses mains et son cœur avaient cherché l’existence, sans soupçonner qu’elle attendait d’être découverte.

Une histoire qui se poursuit. Qui paraît avoir gagné en sérénité. Des décennies, en effet, se sont écoulées. Au cours desquelles le mal-être existentiel de Raâk semble s’être adouci. Des harmonies nouvelles sont apparues. Les poèmes se sont faits moins noirs, moins hermétiques ; les livres plus esthétiques, mélanges de pyrogravure, sculpture, tissage, couture… La synergie avec la mer est plus onirique et provocatrice, l’artiste ne disant plus « c’est le galet qui veut », mais « c’est le hasard qui décide », et l’acceptant. Les tableaux pyrogravés sont désormais peints, plus narratifs, entrant souvent dans le monde du conte… 

Le rapport à la terre s’est humanisé. Sans perdre de vue ni son dessein qui est d’emmener Raâk en des mondes situés bien au-delà du sol qu’elle piétine avec impatience, ni le fait que l’absence d’angles inscrit toujours virtuellement les sculptures dans un œuf. Mais elles prennent, malgré la gravité récurrente du propos, un air ludique, voire espiègle. Avec parfois des « rechutes », comme ce petit personnage dont le phallus « naît » sans ambiguïté au beau milieu d’une vulve, ramenant l’auteur à l’hermaphrodisme de ses créations originelles. Avec, aussi, des contradictions à cause desquelles une mère peut tantôt repousser son enfant qui s’agrippe à elle, car elle doit préserver son autonomie, vivre sa vie personnelle ; tantôt le retenir de tous ses muscles crispés, alors qu’il essaie de naître. Faut-il en conclure que le subconscient de l’artiste s’insurge de temps à autre et rappelle sa longue errance philosophique entre sexe et naissance ?

Cette tension pour garder en elle le petit être conçu par cette mère pourrait être le lien avec une nouvelle génération où les solitaires de naguère ne le sont plus et ont même amorcé une vie de couple. Corroborant le besoin d’absolu de Raâk, ce sont désormais de si intimes enlacements qu’il est impossible de dissocier la silhouette de chaque protagoniste. Certes, ici darde un sein, là un sexe… se profile l’arrondi d’une fesse… Mais les corps sont si intimement « méli-mélotés »** qu’ils semblent un unique tronc surmonté de deux minuscules visages inclinés tête-bêche. Et puis, amusant paradoxe, tous ces petits êtres ont « trouvé » leurs deux pieds, même s’ils n’ont toujours que quatre doigts et partent directement de la hanche, sans articulation. Peut-être est-ce parce qu’ils n’ont plus envie de parcourir le monde, qu’ils ont trouvé chez eux leur équilibre ?

Surtout, Raâk-la-Fouineuse, l’intarissable, l’insatiable, la jamais satisfaite, a, renouvelant l’émerveillement qu’elle connut un jour avec la glaise, découvert la couleur : hématites purpurines, ocres d’un éclat rentré comme celui de l’or ; blancs de toutes nuances et de toutes chamottes, etc. ; venus du monde entier jusqu’à elle. Cherchant, à partir de ces argiles, à créer les formes les plus évocatrices, les plus puissantes dans leur sobriété ; ajoutant pigments, engobes… « méli-mélotant » le tout jusqu’à l’osmose la plus absolue entre ce qui, obsessionnel, lui trotte dans la tête, et ce qu’elle « dit » avec ses personnages. Réalisant son vieux rêve de « couvrir » ceux-ci d’une peau-vêtement. Livrant le tout à la violence du feu. Car l’artiste voue un véritable culte païen à ce feu possiblement destructeur mais aussi créateur ; au raku qui provoque l’homme depuis plusieurs siècles, et dont elle exploite les richesses… Le raku qui joue avec sa terre et ses pigments pour engendrer des métallisations, des noirs, des mats et des brillants… bref, mille combinaisons aussi complémentaires ou oppositionnelles, aussi imprévisibles a priori, que la psychologie véhiculée par les petites personnes qui en émergent.
Quant à Raâk, créatrice on ne saurait plus authentique, elle éprouve une boulimie de plus en plus envahissante, de « patouiller »**, créer, aimer, cuire, admirer, regretter, repartir… jouir à chaque instant de cet échange fusionnel avec la terre-mère : elle est heureuse, en somme, au milieu de cette faune pittoresque et colorée qui fourmille dans sa maison.

Jeanine Rivais.

*« Je cherche l'or du temps. »  Épitaphe gravée sur la tombe d'André Breton.
** Mots de Raak.