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LE BULLETIN OZENDA VA-T-IL DISPARAÎTRE ?

Le 19 juillet 2003, se tenait à Banne l'Assemblée Générale de l'association Les amis de François Ozenda. Au cœur des débats, se discutait le devenir du Bulletin de l'association…

Banne 2003L'A.G.* a eu lieu lors du 4ème Festival d’Art singulier, dans la Salle polyvalente prêtée par le Maire de Banne, Jean-Claude Crégut. D’emblée, la Secrétaire Générale, Simone Caire, confirme une mauvaise nouvelle qui courait depuis un certain temps ! Malgré tout, la réunion s’est déroulée dans la bonne humeur.
* Longtemps l'Assemblée Générale, s'est tenue à l’ombre séculaire du sorbier de la maison des deux fondateurs : Jean-Claude et Simone Caire. Depuis quelques années, elle pérégrine : d’abord à Allauch, près de Marseille, puis au Musée de l’Art en Marche, à Hauterive dans la Drôme…

Simone Caire — Merci d’être venus à cette Assemblée qui sera peut-être la dernière. Je regrette que nous soyons si peu nombreux. L’an dernier, nous étions 50, cette année une petite vingtaine.  Malgré tout, il faut considérer que l’Association fonctionne depuis 28 ans ; que certains d’entre nous ont maintenant plus de 80 ans. C’est pourquoi nous nous réjouissons que déjà certains jeunes soient en train de prendre la relève et nous poussent.

Je veux dire tout de même que chaque fois nous avons fait de belles rencontres. Nous avons tous su rester dans une ambiance familiale. Il est vrai que nous formons une famille spirituelle. Notre petit territoire de départ s’est étendu à toute la France. De la Bretagne où il se passe des événements très intéressants. Paris, n’en parlons pas, Jeanine Rivais nous rendra compte de l’exposition Le Printemps des Singuliers. Du côté de Toulouse, s’est aventurée une nouvelle micro-société. Roquevaire reste un pôle important, même si chacun ignore pour combien de temps. Il reste Chabaud à Praz-sur-Arly. Et ici, Marthe Pellegrino reprend le flambeau ; et devient un nouvel épicentre.

Je voulais souligner le plaisir de toutes ces rencontres, et constater que cette vie s’amenuise doucement. Je sais que Jeanine est chagrine, mais Jean-Claude et moi souhaitons arrêter ce Bulletin qui est très lourd, malgré l’aide qu’elle nous apporte ! Jean-Claude a travaillé de septembre à mai pour réaliser le dernier. C’est comme s’il réalisait annuellement deux grosses thèses. Nous souhaitons donc arrêter la publication, arrêter ce travail d’archiviste…


Jeanine Rivais — Justement, nous en avons discuté avec de nombreuses personnes. Toutes disent que, depuis trente-cinq ans que vous faites ce travail, vous êtes parmi les revues, bien sûr, la seule mémoire de cette aventure singulière.

Vous avez été les témoins des événements importants, des faits essentiels, des petites et des grandes misères de l’Art brut, puis de l’Art singulier. Je suis très pessimiste, et j’irai jusqu’à dire que vous êtes le seul rempart contre l’éclatement de l’Art singulier. Si vous arrêtez,  il n’y aura plus aucun garde-fou, aucun élément fédérateur.


Un membre — Il faudrait quelqu’un pour taper tous ces textes.

Jeanine Rivais — J’ai proposé de le faire, de façon que Jean-Claude n’ait plus que le travail d’archivage qui me semble capital. Cela lui libérerait au moins la moitié de son temps.

Simone Caire — Il faut également tenir compte de l’aspect financier. Et du fait que la revue continue d’être artisanale, et en noir et blanc. Or, il est impossible, compte tenu du petit nombre d’abonnements, d’envisager de passer à la couleur. Peut-être faudrait-il envisager, comme Gazogène, de résumer en quatre pages les événements qui surviennent. À moins que quelqu’un prenne la relève. Auquel cas, nous lui confierons bien volontiers le fichier.

Simone et Jean-Claude CaireJean-Claude Caire — Je voudrais prendre la parole. Je crois qu’il faut faire un historique de ce qu’a été la Singularité. La Singularité débute avec la fameuse exposition de 1978 à Paris, les Singuliers de l’Art. Les Singuliers étaient au départ des gens modestes, cachés, qu’il fallait aller chercher. Je me souviens de cette exposition où ils n’osaient pas regarder les autres.

On a mis une étiquette sur la Singularité, ce qui a permis de fédérer des gens qui faisaient des travaux originaux. Cela a été quelque chose de très fort, au début ; de très important. Ce mouvement commençant comprenait peut-être une trentaine de personnes, dont Grégogna qui a été un précurseur. Ce mouvement marginal était composé de gens « non professionnels ». Il a évolué, ce qui  lui a donné une impulsion. De plus en plus de gens sont apparus, qui avaient une culture « normale », et avaient fait les Beaux-Arts. On les a vus se rallier à ce genre de production. Petit à petit, ce noyau d’une trentaine est passé à cinq cents, ou plus. Avec les dérives que tout le monde connaît. Pendant un temps, chacun était très jaloux de son territoire. Personne ne se serait avisé de regarder ce que faisait Cérès Franco, ce que faisait tel peintre naïf… Chacun oeuvrait dans son coin.

Et puis, il y a eu un courant fédérateur, un peu grâce aux Anglais. On a décidé que tout ce qui était naïf, psychiatrique, tout ce qui au fond était hors-Art contemporain a été inclus dans ce courant.

Maintenant, nous allons assister au mouvement inverse. En prenant conscience de cette espèce de magma qui s’est constitué, et va dans tous les sens. Chacun va être récupéré : déjà, les psychiatres récupèrent l’Art psychiatrique, les Naïfs prennent des chemins différents. Et une partie de l’Art singulier est en train de s’inscrire dans ce que l’on pourrait appeler un « Nouvel Expressionnisme ».

Rappelons qu’à l’origine le Bulletin n’avait pas un côté singulier. Son but était de continuer la mémoire d’un artiste qui était l’archétype de l’artiste marginal, François Ozenda. Peu à peu, les gens se sont regroupés. Cela a commencé par Raymond Raynaud et son école, Danielle Jacqui … Maintenant, nous avons un éventail de plus en plus important. La revue qui reprendrait à peu près cette dimension actuelle serait Artension.

Mais en ce qui concerne le Bulletin, il est de plus en plus difficile pour des gens comme nous, qui sommes des marginaux de l’écriture, d’assumer cette tâche toujours plus lourde de donner une information complète. Dans « information importante », il y a deux parties : l’une que pendant longtemps, dans le Bulletin, nous avons tenté de faire circuler, et qui comportait les compte-rendus des informations données par d’autres revues : quel intérêt y aurait-il à continuer, puisque maintenant elles existent, elles sont bien implantées. La revue de presse doit donc être très restreinte. La deuxième partie sera le choix des lieux où se déroulent des rencontres dont il faudra rendre compte. Certains, comme Banne, Praz, Lapalisse… ne posent pas de problème. Mais, dans de multiples endroits, l’éventail des exposants est de plus en plus important. Comment gérer un tel afflux ? Bien sûr, nombre de petites informations sont sympathiques et amusantes. Mais au niveau du Bulletin, il faut être strict, faire un article qui intéresse tout le monde.

Reste le devenir de la Singularité qui est en train d’évoluer dans de multiples directions. Sans doute est-ce très bien, car cela prouve que ce mouvement est vivant. Le Surréalisme a disparu, mis à part quelques rares survivants. La Singularité va-t-elle rester ? Continuer à élargir l’éventail qui la représente ? Les artistes, eux, ne changent pas. Même si à un moment donné, on leur colle une étiquette de Surréalistes, Expressionnistes… ils continuent d’œuvrer en tant qu’artistes. Ils marqueront ou non l’histoire de l’Art, mais il est difficile de trouver à l’heure actuelle une cohérence dans tout ce foisonnement.

Pour continuer le Bulletin, il est sûr qu’il faut passer la main, que d’autres prennent la suite. Car nous commençons à répéter les mêmes choses, à ronronner. S’ajoute à ce problème l’élément financier. Nous sommes pris dans un Bulletin qui doit rester modeste. Il est impossible d’augmenter les abonnements qui deviendraient alors dissuasifs. Faut-il en venir au mécénat ? Les avis sont divergents. Certes, le Bulletin est important. Mais je crois qu’il est encore plus important que le réseau persiste. Et que l’information circule.

Maintenant, si personne n’est capable de reprendre le Bulletin à bras le corps, peut-être faudrait-il envisager un autre moyen de faire circuler cette information. Actuellement, il y a de plus en plus de diffusions grâce à l’informatique. Par contre, peut-être pourrait-on converser sous forme de courrier : comme le fait Jean-François Maurice avec les « Lettres de Gazogène » où circule régulièrement l’information. L’important serait de retrouver des articles sur un Site Ozenda où les gens pourraient cliquer. Ils pourraient aussi  envoyer leurs articles que tout le monde pourrait consulter et les tirer sur papier s’ils en avaient envie. Et à des prix relativement abordables.

Il faudrait aussi atténuer ce côté un peu « religieux » qu’a pris le Bulletin : Personne ne sait qui a bâti les cathédrales. Mais le moindre petit dessin est signé trois fois… Trop souvent, les gens s’intéressent à l’article qui a été écrit sur leur travail, mais pas à ce qui concerne les autres. C’est pourquoi, je crois que le fait d’aller sur Internet chercher l’information qui les intéresse sera pour beaucoup la panacée.

Ce qui est surprenant, aussi dans le Bulletin, ce sont des gens qui se passionnent pendant trois, quatre ans parce qu’ils trouvent une famille. Ils sont en découverte, en création, peut-être pas encore très situés. Mais au bout de ce temps, ils se sont installés, ils volent de leurs propres ailes, et ils « oublient » le Bulletin. Il est prévu de faire encore deux numéros.

Ensuite, Internet sera l’alternative.

Jeanine Rivais — Cette alternative me conviendrait aussi. Le problème est, que beaucoup de gens n’ont pas d’ordinateur.

Luis Marcel — Mais il y en aura de moins en moins. Le temps est passé où on vit sans cet outil !

Jean-Claude Caire — L’important est que toute information officielle passe par l’ordinateur. Arrêter la publication du Bulletin n’est pas un drame si nous prenons la décision de continuer sur le Net.

Par contre, ce qui est essentiel, c’est de conserver une association de gens qui se rencontrent autour de sujets d’intérêt commun dont ils pourront discuter. Rares sont les jeunes générations qui n’ont pas le Net. Cela permettra d’avoir des qualités de couleurs extraordinaires, ce que nous ne pouvons pas faire actuellement.

Jeanine Rivais — Je redis que le Bulletin sur Internet me conviendrait. Ce qu’il m’est impossible d’admettre, c’est qu’il disparaisse. Il s’agit d’un témoignage de si longue durée qu’il est essentiel qu’il subsiste. Avant que les artistes qui nous intéressent aujourd’hui soient tous passés dans les circuits officiels, nous pouvons compter encore une dizaine d’années de bonne marginalité.

Simone Caire — Je ne veux pas atteindre au désespoir, mais je veux tout de même souligner que lorsque tous les deux vous avez travaillé pour préparer l’annuaire que souhaitait réaliser Pierre Souchaud, vous avez subi un échec cuisant.

Luis Marcel — C’était l’ouvrage où il était demandé aux artistes d’acheter quelques exemplaires de la publication ? C’est aussi un signe de notre époque, que les artistes marginaux sont prêts à tout prendre, sans jamais rien donner en échange !

Jean-Claude Caire — Il y avait des choses amusantes dans les réponses : « Moi j’aurai combien de pages ? Et Untel en aura combien ? À côté de qui je serai ?... » Alors que nous avions prévenu que les artistes seraient placés par ordre alphabétique et que chacun aurait une page !

Et il est vrai que les mêmes qui vont investir dans des expositions refusent de donner un centime…

Luis Marcel — Le principe était bon. Ceci dit, en tant que galeriste, j’étais contre ; parce que vous alliez publier un livre avec les noms, les adresses des artistes, etc., de sorte que les collectionneurs pouvaient les contacter directement. Donc, la galerie qui a fait pour eux une promotion importante, n’en tirerait  aucun bénéfice.

Grégogna — Moi, je propose que chacun de nous fasse une œuvre et la vende au profit des Cahiers d’Ozenda… À Pézenas, avec nos expositions de Mail-art, nous récupérons annuellement une somme substantielle dont nous faisons don aux œuvres caritatives…

Simone Caire — Non, non, non…

Jeanine Rivais — Je crois que nous avons sauté une étape, et omis de dire que cette année Jean-Claude et Simone ont dépensé de leur argent personnel, une somme de 1 830 € (12 000F).

Jean-Claude Caire — À la limite, ce n’est pas vraiment le problème essentiel. Au pire, cela nous empêche d’acheter une œuvre ou deux. Ce qui nous décourage, c’est le temps que nous consacrons à la rédaction de ces Bulletins. Nous finissons par être mangés par notre progéniture ! Nous en sommes au point où il nous faudrait un secrétariat… Le temps à vivre se rétrécit…

Simone Caire — En conclusion, je voudrais dire que voici presque trente ans, nous nous étions donné pour but, avec Pierre Marquer dont nous n’avons pas parlé, de promouvoir cette frange de créateurs qui échappaient au monde de l’art et que nous trouvions passionnants, très attachants. Nous l’avons fait. C’est reconnu. Vous avez vos musées, vos subventions, quelques belles salles qui vous sont offertes… Il me semble que tous les deux nous avons parcouru notre chemin pour que les choses se déroulent bien. Que chacun prenne maintenant ses décisions.

Jean-Claude Caire — À cette occasion, parlons de Pierre Marquer qui a été un élément important du Bulletin ; puisque au début, nous avions seulement une ronéo et le Bulletin était réalisé avec des stencils.  Plus tard, Pierre Marquer a tiré une trentaine de Bulletins avec son photocopieur.

Pierre Marquer  est mort voici peu de temps. Il avait mis toutes ses œuvres à Roquevaire. Et elles étaient en train de se dégrader. Nous avons donc demandé à sa femme de nous les confier afin que nous puissions les archiver. Elle nous les a données sans problème.

Il était un très bon photographe. Un militant politique très actif, un authentique libertaire. Il a beaucoup écrit. Et surtout, il a été un « mail-artist » très important.  Malheureusement, beaucoup de ses lettres ont été jetées. Il ne demandait jamais aucune faveur.

Simone Caire — Mais la plus éplorée, c’est notre chère Jeanine. Pour un peu, elle sortirait son mouchoir !

Jeanine Rivais — C’est vrai. Parce que, dans cette aventure, et dans ce Bulletin, ce qui m’intéresse, c’est la rencontre avec les artistes, l’écriture sur les artistes. Le côté archiviste m’intéresse moins. J’ai proposé d’effectuer le travail de rédaction dont Jean-Claude regrette qu’il lui prenne tout son temps.  Et qu’il garde, même réduit, le côté archiviste. Je vais même pouvoir scanner les photos. Ce qui m’est absolument impossible, c’est de prendre en charge financièrement le coût du Bulletin.

Et je voudrais à ce propos évoquer l’ingratitude de beaucoup d’artistes qui, au lieu de s’abonner achètent, comme le disait Simone, un exemplaire du numéro où est le texte les concernant. Puisqu’ils se revendiquent du mouvement singulier, ils seraient supposés s’intéresser aussi à toute la mouvance singulière.


Les membres de l'assemblée 2003Simone Caire — Il faut en tout cas essayer de conserver le principe de nous retrouver annuellement et de discuter de tous les problèmes qui nous concernent.

Et puis, reprendre l’habitude que tous ceux qui le souhaitent présentent leurs dernières œuvres comme nous l’avions fait lorsque la réunion a eu lieu chez Luis Marcel. Mais il y a toujours des gens qui sont gênés et n’osent pas les présenter.


Henri Sotta — Moi j’admire profondément nos amis Caire. Je les ai toujours admirés. Ils ont fait un travail énorme. Et je comprends très bien qu’ils soient fatigués.

La séance se poursuit en évoquant la parution de l’ouvrage de Grégogna : Et Dieu créa…, publié par  un petit éditeur de Pézenas ; livre de dessins commencés il y a plus de quarante ans. Il est rappelé que « Le Cri d’os » avait publié voici quelques années un entretien entre Jean-Claude Caire et Jeanine Rivais, « Petite histoire des arts singuliers à travers celle du Bulletin Ozenda ». Divers problèmes d’intendance concluent cette séance qui se poursuit « en off », dans l’amitié, la plus vive convivialité, et une bonne dose de nostalgie !